De l'Air pour Aix Les miasmes de la vie politique municipale aixoise et de deux mandats de l’équipe sortante rendent l’air irrespirable. Il est temps d’ouvrir portes et fenêtres et de proposer une nouvelle respiration à Aix et ses habitants.
Interview dans la revue ENSEMBLE n°21, décembre 2006.
Réchauffement climatique, catastrophes naturelles, fin du pétrole… Le futur promis par les spécialistes de l’environnement n’est guère réjouissant. Il est même effrayant. Pas étonnant dès lors que le thème de la décroissance ait gagné un écho important dans les médias et le grand public. Ces partisans appellent chacun d’entre nous à réduire drastiquement notre consommation directe et indirecte de matières, d’énergies et d’espaces.
L’idée peut paraître séduisante, elle est trompeuse selon Cyril Di Méo, élu écologiste aixois et professeur d’économie et de sciences sociales. Dans un livre intitulé « La face cachée de la décroissance », il montre pourquoi cette idée à priori séduisante est avant tout réactionnaire et même dangereuse.
Comment vous êtes vous intéressé au thème de la décroissance ?
C’est un sujet qui s’est répandu depuis quelque temps à la gauche de la gauche et dans les milieux écologistes. En creusant un peu, j’ai découvert une théorie beaucoup moins innocente qu’on ne pourrait le croire. Avec beaucoup d’angoisses, je me suis rendue compte à quel point les thèses de la décroissance étaient en totale opposition avec mes valeurs progressistes et universalistes.
Quand a-t-on commencé à parler de décroissance ?
Cette idée a été introduite dans le débat public vers 2000, 2001 par certains partisans radicaux de l’écologie, autour de Pierre Rabhi, de la revue Silence, des travaux de Serge Latouche, de la revue L’écologiste et de sa colonne vertébrale Edward Goldsmith, auteur du livre Le Tao de l’écologie, des associations de lutte contre la publicité telles que Casseurs de Pub et de la revue La décroissance. Le concept de décroissance a conquis un espace social extrêmement important et ceci avec une facilité déconcertante, grâce à des stratégies éditoriales de choc. Ainsi quatre revues, Silence, L’écologiste, La décroissance et Casseurs de pub ont réussi à institutionnaliser en quatre à cinq ans un concept jusqu’alors marginal. En fait, ils ont occupé un espace sur lequel les écolos traditionnels ont souvent été très mauvais.
Dans un monde menacé par le réchauffement, les catastrophes naturelles, la pénurie d’énergies fossile, le discours de décroissance ne paraît pas absurde…
Si le discours était seulement : réduisons notre empreinte écologique et sortons de la société de consommation, il n’y aurait pas de soucis. Les écolos expliquent cela depuis trente ans et ont inventé la notion de développement durable pour critiquer la croissance. Mais le problème, ce sont les thèses conservatrices véhiculées derrière ce concept.
Par exemple ?
Les décroissants confondent croissance et développement. En refusant de les séparer, ils refusent aussi toutes les évolutions sociales et culturelles de nos sociétés. Par exemple, l’un des théoriciens de la décroissance, Serge Latouche, affirme qu’il ne faut pas amener l’école et l’alphabétisation dans les pays en développement car ce serait une occidentalisation créant une société de croissance. Pour les décroissants, il ne peut pas y avoir de développement sans capitalisme. Et pourtant, il y a toute une partie du développement qui est orientée vers une production non-marchande. La lutte pour les droits des femmes, les systèmes de soin, la libération des individus des certaines contraintes collectives… Ce n’est pas rien quand même !
Quels sont les autres aspects de la pensée décroissante ?
Les décroissants sont extrêmement malthusiens et cela me dérange. Pour nombre d’entre eux , le problème réside plus dans la croissance de la population que dans la répartition des richesses. Alors que pour ma part, la première question à résoudre, c’est la répartition des richesses. Je suis également gêné par le type de féminisme qu’ils défendent. Nombre de décroissants font l’éloge de la femme et de ses qualités proches de la nature, moins rationnelles et techniques que celles des hommes. Ainsi dans un ouvrage vendu à plus de 100 000 exemplaires, Graines de possibles, Pierre rabhi peut affirmer que « à [sa] connaissance il n’y a pas une seule femme qui ait inventé une bielle ou un engrenage ! » Les décroissants en vantant les qualités dites féminines sensées régénérer la société reprennent les clichés les plus éculés de l’image des femmes.
Les décroissants amènent aussi des gens à prendre conscience des problèmes écologiques et à consommer différemment. C’est déjà pas mal…
En effet mais le souci, c’est que les décroissants sont persuadés que cela suffira, que la lutte politique n’est pas nécessaire ou qu’elle est secondaire. C’est ce qu’on appelle la théorie des petits gestes individuels. Mais quand on sait que la moitié de l’eau est consommée par les agriculteurs, fermer le robinet en se lavant les dents, c’est un geste citoyen, mais cela ne règlera pas le problème global des nappes phréatiques. Les décroissants prônent l’abandon de la voiture. Très bien aussi mais pour que cela soit possible, il faut un investissement important des politiques publiques dans les transports en commun sinon on culpabilise les individus sans leur rendre l’écologie accessible.
En même temps, la décroissance n’est pas encore défendue par beaucoup de personnes. Où est le danger ?
De plus en plus de journaux grand public ouvrent leurs pages à la décroissance et aux décroissants. Un numéro spécial du Monde2, un portrait de Pierre Rabhi dans Libé, Télérama, une émission sur France Inter… Et dans les milieux militants c’est un sujet de discussion central. Le danger, c’est qu’ils orientent les débats sur des faux sujets. Les décroissants ne proposent pas une alternative collective mais des solutions individuelles, qui peuvent correspondre à un repli sur soi. Car si c’est certain qu’il faut décroître la production automobile et chimique, la publicité. Il faut aussi faire croître les équipements en transports collectifs, investir dans la production d’énergies renouvelables ou la rénovation de bâtiments afin de réduire les consommations énergétiques. C’est ce qu’a fait la suède avec un véritable , plan Marshall d’investissements massifs pour sortir de l’économie pétrole. Ce qui est aussi gênant c’est que les décroissants refusent, le plus souvent, toute alternative économique. Pour eux, tout ce qui est économie sociale, développement durable, commerce équitable ou placements éthiques sont des oxymores. Par nature, ils considèrent que l’économie est capitaliste et ne peut pas être solidaire ou sociale. C’est une position dangereuse car cela nous prive de toutes les alternatives existantes.
Et comment les décroissants se situent-ils par rapport aux mouvements sociaux ?
Je n’ai jamais rien lu ou entendu de leur part sur les questions sociales, rien sur les sans-papiers, sur le mariage des homosexuels, les banlieues… Ca ne les intéresse pas : pour eux, les luttes sociales sont secondaires. Et de toute façon il faut sortir de la société salariale qui crée une société de consommation destructrice de l’environnement. Ils tiennent également des discours faisant l’éloge de la pauvreté choisie. Il nous appellent à « prendre le maquis de la pauvreté » ce qui interroge dans une société qui crée de plus en plus de pauvreté subie. A l’heure, où la précarité se répand et où de nombreuses personnes vivent le licenciement et le chômage très durement, c’est un discours problématique.
D’après vous, quelle place ce discours va prendre dans la campagne présidentielle ?
J’ai bien peur qu’il ait une place importante. En fait, ce discours convient très bien au système libéral qui peut ainsi facilement renvoyer les écologistes à la caricature de l’ermite dans sa maison en paille, éclairée par une lampe à huile…
Quelques liens décroissants sur Internet
L’institut d’études économiques pour la décroissance soutenable : http://www.decroissance.org
Site d’infos et d’échanges sur la décroissance et la simplicité volontaire : http://www.decroissance.info/
Site du journal La décroissance hébergé par les Casseurs de pub : http://www.casseursdepub.net/journal/
Site du Parti pour la décroissance : http://www.partipourladecroissance