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Décroissance : les raisons de l’opposition au développement durable.
Article paru dans Vertitude Magazine novembre-décembre 2006.
L’idée de décroissance a été introduite dans le débat public récemment. On retrouve ces thèses défendues par Pierre Rabhi, la revue Silence, l’association Ligne d’horizon, Silvia Perez Victoria, le romancier Hervé René Martin, les travaux de Serge Latouche, la revue L’Ecologiste et de sa colonne vertébrale Edward Goldsmith, auteur du livre « Le Tao de l’écologie », les associations de lutte contre la publicité telles que Casseurs de Pub et de la revue La Décroissance. Quatre revues, Silence, L’Ecologiste, La Décroissance et Casseurs de pub ont institutionnalisé en quatre à cinq ans un concept jusqu’alors marginal. Elles ont conquit une large audience au sein de la mouvance écologiste et altermondialiste. Mais c’est à partir de représentations et thèses relativement contestables que se construisent ces argumentations. L’ouvrage de Serge Latouche Le Pari de la décroissance [1] synthétise et résume les principales thèses décroissantes. Il trace les principaux axes de réflexion qui structurent ce courant.
L’un des principaux axes d’argumentation des rhétoriques décroissantes est l’opposition au développement durable. On ne peut que s’interroger sur l’origine et le sens d’une telle attaque du développement durable. La réponse semble évidente : l’usage tellement galvaudé d’un terme qui sert aujourd’hui à toutes les stratégies marketing d’entreprises qui n’ont rien de protectrice de l’environnement. Et sur ce point, la critique décroissante touche souvent juste. Mais est ce la seule raison de cette critique systématique ? Non. Et Serge Latouche l’explique bien dans son ouvrage[2]. Ce promoteur de l’idée de décroissance montre comment la notion de décroissance est le mélange entre des réflexions écologiques et la reprise des travaux d’une « Internationale » de l’ « anti ou post-développement, dans la filiation d’Ivan Illich, Jacques Ellul et François Partant »[3] qui travaille et écrit depuis 40 ans. Serge Latouche indique clairement l’ennemi des décroissants, l’idéologie développementiste et ses défenseurs. Car « la différence est totale entre ceux qui, depuis les années 60, dénoncent l’imposture du développement et les « humanistes » qui s’en font les complices »[4] Car « le développement est en outre un concept « génétiquement » occidentalo-centré, il contient l’hubris du seul fait qu’il implique une absence de limites »[5] et « l’idéologie développementiste a été la plus grande arme de destruction massive « imaginée par le génie humain »[6] L’idée centrale des partisans de la décroissance apparaît clairement : refuser la différence entre croissance et développement pour refuser les mutations socio-culturelles du développement. C’est à dire la modernité et l’humanisme présent dans le Tiers-Mondisme classique. C’est ainsi que nombre de décroissants reprennent les thèses anti-institutionnalistes de Ivan Illich. Et au nom d’un relativisme culturel[7] refusent les mutations culturelles qu’entraînent la scolarisation ou les systèmes médicaux occidentaux. Le propos de Serge Latouche est clair : « Il y a dans cette proposition qui part d’un bon sentiment « vouloir construire des écoles, des centres de soin, des réseaux d’eau potable et trouver une autonomie alimentaire » un ethnocentrisme ordinaire qui est précisément celui de développement »[8]. Nombre de décroissants essayent de montrer comment les peuples colonisés ont été corrompus par l’économie, par la rationalité, le développement et donc par le capitalisme qu’ils ne connaissaient pas avant le contact avec l’Occident. Les processus généralisés d’acculturation liés à la mondialisation amèneraient à une uniformisation culturelle, une occidentalisation généralisée du monde que la notion de décroissance permet de rejeter. La décroissance met ses pas dans l’anti-mondialisation[9] plus que dans l’alter-mondialisme. La critique du développement durable est alors une critique douteuse du « mondialisme » et de l’universalisme des politiques de développement.
Si l’on suit encore Serge Latouche, on peut constater que cette critique du développement et du développement durable est aussi un moyen de réintroduire la question métaphysique au cœur des réflexions écologiques contemporaines. Serge Latouche le dit clairement. « Les hommes sont prêts à se donner à Gaia (personnification mythologique de la Terre) comme Gaia se donne à eux. En niant la capacité de régénération de la nature, en réduisant les ressources naturelles à une matière première à exploiter au lieu de la considérer comme un « ressourcement », la modernité a éliminé ce rapport de réciprocité. Renouer avec cette disposition d’esprit préaristotélicienne est sans doute la condition de notre survie »[10]. Ce qui l’amène comme nombre de décroissant à défendre une vision pré-moderne de la nature et une approche plutôt spirituelle de la défense de l’environnement. La décroissance renvoie à un nécessaire réenchantement[11] du monde. Car, quant à savoir si « l’entreprise de décolonisation de l’imaginaire permettant de réaliser cet objectif [de société de décroissance et de refus du développement durable] implique-t-elle une forme ou une autre de spiritualité ? » Serge Latouche répond que « C’est possible ». Et cette dimension spirituelle Serge Latouche indique qu’« Il existe incontestablement ce qu'on pourrait appeler une «théologie de la décroissance». Spécialiste du développement et de la problématique de la diversité culturelle, j'ai été très souvent confronté à des «curés» ou ex-curés, catholiques ou protestants, théologiens ou pasteurs de l'église réformée comme Jacques Ellul et Gilbert Rist, Arnaud Berthoud, ex-pères blancs comme Michael Singleton, prêtres plus ou moins en rupture de ban comme Ivan Illich[…]. Ayant moi-même été présenté comme «un païen qui a la foi », peut-être, après tout, suis-je prédisposé pour transmettre aux miens, sous une forme profane, des messages prônés dans d'autres chapelles... […] Faut-il s'étonner de ces connivences entre nouvelles «hérésies» millénaristes et utopies sociales laïques ou en être choqué ? ». Pour lui, comme pour nombre de décroissants, cette fusion est au contraire positive. Et ainsi certaines thèses décroissantes en faisant la promotion de la « simplicité volontaire », de « l’austérité » renouent avec les théologies[12] de Gaïa la Terre Mère, les théories transcendantalistes de David Thoreau, les idées de Gandhi, la théologie de Saint François d’Assises qui prônent des ascèses personnelles. La critique du développement durable s’enracine alors dans une question métaphysique plus large que la défense de la cause environnementale. Avec tous les dangers que cela peut entraîner quant aux représentations culturelles et sociales qui vont avec. La défense fréquente de thèses malthusiennes ou écoféministes très conservatrices l’illustre bien.
En creusant les racines philosophiques et théoriques de la décroissance il apparaît donc clairement que si les décroissants s’attaquent avec une si forte virulence au « développement durable » c’est tout autant pour ses errements qui décrédibilisent la cause environnementale que pour la conception de l’ordre social et de la modernité qu’il véhicule. Par le type de réponses données à la crise écologique et les représentations sociales véhiculées, il n’apparaît pas pertinent de suivre les pistes ouvertes par l’idée de décroissance. Cependant ces discours extrêmes se nourrissent de l’inefficacité et de l’insuffisance des politiques environnementales actuelles. L’ampleur de la crise et la nécessité de réactions urgentes font consensus chez les défenseurs de l‘environnement. Il y a donc urgence à redéfinir un développement durable avec un principe de durabilité forte et à réaffirmer la priorité de politiques environnementales ambitieuses.
Cyril Di Méo Auteur de La face cachée de la décroissance, L’Harmattan, 2006.
[1] Serge Latouche, Le Pari de la décroissance, Fayard, 2006, p302.
[2] Ibid.
[3] Ibid. p.24.
[4] Ibid. p.129.
[5] Ibid. p.133.
[6] Ibid. p134.
7] On notera la démarcation faite sur ce point par Paul Ariès et Vincent Cheynet.
[8] Serge Latouche, Et la décroissance sauvera le Sud in Le Monde diplomatique, novembre 2004.
[9] Jean Jacob, L’anti-mondialisation ; aspects méconnus d’une nébuleuse, Berg international éditeurs, 2006, 244p.
[10] Serge Latouche, Le Pari de la décroissance, Fayard, 2006, p.20.
[11] Ibid. p.282.
[12] Cyril Di Méo, Les spiritualités de la décroissance, in Les Cahiers de L’Atelier, à paraître, décembre 2006.