De l'Air pour Aix Les miasmes de la vie politique municipale aixoise et de deux mandats de l’équipe sortante rendent l’air irrespirable. Il est temps d’ouvrir portes et fenêtres et de proposer une nouvelle respiration à Aix et ses habitants.
Baptise n'est pas d'accord avec ma lecture de la décroissance. En attente de ma réponse voici son courrier.
Cher Cyril,
Tu vas te présenter aux élections municipales dans cette bonne vieille Aachen Azurien... et je te prédis déjà un score rempli d’espoir. Le vert est la couleur de l’espoir n’est-ce pas ? L’urne te laissera à d’autres espoirs.
Tu répètes que je suis un faux décroissant dans la mesure où je travaille pour un site Internet favorisant la consommation, même si elle est consacrée à réduire notre empreinte écologique et sociale. En fait je ne rentre pas dans ta vision simpliste de ce qu’est un décroissant. Il devrait vivre en ermite, prier le soleil, cultiver son champ et refuser technologie, retraite et salariat.
Là tu es bien embêté : je suis entrepreneur, ingénieur, dans les nouvelles technologies et athée.
Et pourtant je suis décroissant, ne te déplaise. Pour la simple raison que tu n’as pas compris ce que recouvrait ce mot. Tu en as cherché des exemples caricaturaux pour dénigrer une nouvelle force perturbant la bonne conscience de ton parti.
Qu’est-ce donc que la décroissance ?
Sur une Terre limitée, nos besoins ne peuvent être illimités.
Tu connais la chansonnette bien sûr. Alors toi comme moi nous, en déduisons le corollaire évident qu’il faut faire « décroître » notre empreinte écologique.
Jusque là tout va bien.
Je passe sur les inepties du cher euro-député, Jean-Luc Bennahmias, qui avait le culot déshonorant de dire qu’il ne pouvait être pour la décroissance puisqu’il était par exemple pour la croissance de l’amour et de l’amitié. Devant quelques élèves de Sciences Po pas complètement dupes non plus...
Voilà maintenant notre première divergence : tu rejettes le mot décroissance car il signifierait le contraire de la croissance, sous-entendu économique. Or tu considères qu’il est tout à fait possible d’avoir une croissance économique qui serait une sorte d’alter-croissance essentiellement liée à des activités écologiques (transports en commun, énergies renouvelables, meilleure répartition etc.)
Je sais que tu as lu plusieurs fois que la décroissance était un mot-obus qu’il ne fallait pas naïvement interpréter comme le contraire de la croissance. La décroissance se moque de la croissance. Elle n’est pas quantitative (le PIB doit diminuer de 2,5% !) mais qualitative (le PIB n’est aucunement lié au bonheur).
Quant à savoir s’il faut parler d’une autre croissance, je ne souhaite pas répéter l’erreur d’ATTAC quand elle a troqué son « anti-mondialisation » pour une « alter-mondialisation ». Je tiens à ce que le concept décroissance reste un obus, qu’il rappelle à chaque fois qu’il est claqué, il nous rappelle la chansonnette.
Je ne connais pas un seul concept qui, en travestissant pour devenir consensuel, n’a pas fini par sombrer dans une récupération odieuse.
Alors tu rebondis en invoquant le développement, à la manière de ton préfacier Jean-Marie Harribey. « Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain » n’est-ce pas ? Le jour où le haut-dignitiare des alter-mondialistes répondra clairement à la question : « Existe-t-il des besoins universels ? Ou bien tous nos besoins sont-ils structurés par notre environnement social ? », ce jour-là, j’en saurai un peu plus sur ce que vous appelez développement. Manifestement, toi et lui ne parvenez pas à concevoir une transmission du savoir qui soit déconnecté du PIB, une médecine qui échappe à toute économie.
Je reprends mon exemple : « Il est possible de s’occuper de ses vieillards sans passer par le système des retraites, des hospices et des blocs gériatrie propres à notre société. Certains peuples peuvent très bien pourvoir aux besoins de leurs aïeux et cela n’aurait strictement rien à voir avec le PIB, la répartition des retraites etc. ».
Je reprends ton objection : « Au Sierra Leone, l’espérance de vie est bien trop faible et donc la question de la gestion des vieillards ne se pose pas ou très peu ».
J’apprends donc qu’il n’y a pas de vieillards au Sierra Leone et que tu fais finalement partie des gens qui croient :
1) que l’espérance de vie désigne l’âge qu’on ne peut pas dépasser (eh oh, l’espérance de vie a très longtemps été de 50 ans et mon dieu c’est fou le nombre d’humains qui ont vécu au moins jusqu’à 70 ans pendant 4000 ans...)
2) que vivre longtemps c’est vivre bien.
Et je poursuis sur cet exemple pour te montrer à quel point tu ne parviens pas à penser autrement que dans un système occidental. Avant d’étayer, je te précise tout de suite qu’ « occidental » n’est pas pour moi une insulte. Je revendique mon « occidentalité », je trouve les autres cultures tout aussi barbares que la nôtre... Nous avons juste été plus efficaces pour dévoiler notre barbarie.
Pourquoi donc prétends-je que tu es incapable de penser autrement qu’à la sauce occidentale ?
· Car tu considères qu’il faut vivre longtemps. La vie c’est précieux n’est-ce pas. Tu raisonnes comme pour le PIB, en termes de quantité, non en qualité.
· Car tu considères que passé un certain âge, il est digne de passer à la retraite et de s’épargner pour la fin de vie. Reconnais que c’est là quelque chose de bien arbitraire.
· Car tu considères qu’il faut « rentabiliser » sa vie au sens où nous n’avons qu’une et qu’il est intolérable de supporter des injustices de naissance.
Je te rassure, je pense comme toi. La différence, c’est que je considère toutes ces choses comme arbitraires, structurées par une vaste construction sociale héritée de notre vieux métissage historique (le fameux triangle grec-judéo-chrétien).
Si je pense comme toi que la vie est sacrée, qu’il faut vivre longtemps et que nous avons bien droit de nous reposer passé un certain âge, c’est que je ne peux penser autrement dans la mesure où tout mon environnement me dit cela. Au point que je crois que tout cela est naturel... Que c’est dans la nature humaine.
Et heureusement pour moi, j’ai réalisé progressivement que ce qui me semblait le plus naturel du monde n’était pas une question de nature humaine et universelle.
Exemple de base : Le soleil tourne autour de la Terre ; on voit cela tous les jours. Galilée nous remet en place, une vulgaire place dont on s’apercevra qu’elle était d’autant plus vulgaire que notre étoile est un astre parmi tant d’autres. Bon, tout ca tu connais.
Puis Darwin. Ca nous remet en place ca aussi le coup du singe. Et dire que l’occidental de cette époque considérait comme naturelle sa distinction par rapport aux autres animaux. Ce qui lui donnait d’ailleurs tous les droits.
Puis Lebachowski. Peu connu et pourtant il y a de quoi être sacrément perturbé. Casser l’évidence même, le postulat géométrique. C’est pourtant dans la nature humaine de voir qu’il n’y a qu’une seule droite qui puisse passer par un point donner en étant parallèle à une droite.
Puis Levi-Strauss. Dans Tristes Tropiques, il est question d’une tribu qui reçoit comme punition, pour être arrivée en dernier dans la région, l’infâme devoir de gouverner les autres tribus.
Et Mircea Eliade qui identifie bien cette bizarrerie à considérer le temps comme linéaire quand tant d’autres peuples le sentent « évidemment » cyclique.
J’ai même cru que c’était dans la nature humaine que de se représenter le futur devant et le passé derrière. Là encore on trouve le contraire.
Un ami m’a dit qu’une étude avait montré qu’il n’y avait qu’un seul invariant dans l’être humain (ca y est on va enfin savoir ce qu’est la nature humaine !) : l’odeur d’œuf pourri est désagréable.
Voilà tout ce qui reste d’universel... Bref pas grand-chose, n’est-ce pas.
Et quand on regarde du côté de l’histoire, il y a bien un moment où il faut être pragmatique : à chaque fois que nous avons une certitude inébranlable (il fallait évidemment civiliser, il fallait évidemment des missionnaires, il fallait évidemment développer) celle-ci s’écrase lamentablement. On enseignait Dieu car il n’y avait pas plus vrai comme vérité et que c’est un sacré cadeau le message du Christ pour tous les peuples. Aujourd’hui, on a remplacé Dieu par quelque chose d’encore plus vrai : la logique économique, la logique scientifique, la logique démocratique etc.
Dans 50 ans, je parie que l’on ironisera une fois de plus sur notre engouement, toujours de bonne foi, pour des concepts totalement arriérés. Je fais le pari de l’Histoire. Tu fais le pari de la théorie (on peut faire une bonne démocratie, on peut répartir équitablement les richesses, on peut faire une science qui ne s’occuperait que des bonnes applications etc.) J’aimerais aussi que la théorie fonctionne.
Tu aurais tort de croire que je joue la carte du cynique ou du cassandre. Encore une fois, je suis pour la démocratie, contre les inégalités et tout le fourbi qui va avec. Je suis pour. Mais je me refuse à croire que ce qui me semble évidemment bon pour moi soit justement ce qui est bon pour tous.
Et toi tu cries au scandale du « relativisme des valeurs ». On ne peut pas laisser des dictatures s’installer, on ne peut pas laisser perdurer une tradition aussi funeste que l’excision etc.
Moi aussi ca me scandalise. Mais je me garde bien de débarquer en nouveau missionnaire allant enseigner ce qui nous paraît évident. Cette fois, je ne commettrai pas la même erreur. L’erreur de s’en remettre aux évidences...
Paradoxalement, je crois défendre l’homme bien plus que toi. L’histoire et l’anthropologie m’ont appris que ce qui faisait la beauté de l’homme, c’est qu’il échappait à toute définition (cf Diogène montrant brandissant un poulet déplumé...) et qu’à chaque fois que l’on a tenté d’en tirer une essence, elle s’est aussitôt volatilisée avec espièglerie. Ainsi, je trouve que derrière tes valeurs humanistes se cachent une volonté d’enfermement. Tu veux restreindre l’homme... mais je ne nie pas que tu souhaites le défendre.
C’est un peu comme lorsque tu déclares ne pas être contre la religion. A condition qu’elle ne fasse pas de prosélytisme, qu’elle soit exclue du champ politique etc. Bref une religion qui ne relie plus rien du tout...
La religion devient à tes yeux quelque chose de l’ordre de la collection de timbre.
Et il y a ce dernier point qui nous sépare : tu croies en l’Etat. Tu es réformiste et cherche à améliorer l’Etat (il en a bien besoin). Je suis plutôt révolutionnaire et souhaite sa disparition. Il paraît que c’est ce qu’on appelle l’anarchisme. Noam Chomsky disait que malgré son penchant pour l’anarchisme, il souhait momentanément un Etat plus fort de peur que ce soit le Marché qui s’occupe de l’homme. Bref, il distinguait l’objectif à moyen terme et à long terme.
Alors je ne sais si je suis libertaire, mais je suis crois effectivement que l’Etat n’est qu’un succédané pour une meilleure organisation de la vie. Mon objectif est bien de conserver ma volonté de puissance. Je ne souhaite pas la mettre aux mains du « plus froid des monstres froids » mais bien l’assumer et apprendre patiemment à la diriger vers moi. Et apprendre à canaliser sa volonté de puissance non pas vers l’autre mais vers soi, c’est (ré)-apprendre à connaître ses limites, ses besoins. C’est apprendre à questionner les évidence, c’est exercer la critique en faisant des allers-retours entre écologie (sacrées limites), social (l’enfer c’est les autres) et poésie (au sens étymologique).
Et c’est cela que j’appelle la décroissance.