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De l'Air pour Aix Les miasmes de la vie politique municipale aixoise et de deux mandats de l’équipe sortante rendent l’air irrespirable. Il est temps d’ouvrir portes et fenêtres et de proposer une nouvelle respiration à Aix et ses habitants.

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La résponsabilité à l'épreuve des idéologies.

Mon copain Joel me permet de mettre en ligne ce texte qui  a été publié le 12 juin 2006 sur le blog du journaliste Gérard Ponthieu : "C'est pour dire" (lien : http://gponthieu.blog.lemonde.fr/ ).En grand amateur de l'art contemporain je ne suis pas d'accord avec l'analyse de Joel..qui tient des propos n'étant pas dans Ma Ligne d'Horizon..Je fais une réponse quand ces putains de copies de bac seront digérées... 

 

Dès le sous-titre de son article, Gérard avance que le climat de "terreur" causé par l'explosion de la centrale de Tchernobyl a été aggravé par un mensonge. Il précise plus loin: "un mensonge sans doute aussi vieux que l'humanité et, dans sa forme moderne, aussi vieux que la politique (...) ; le mensonge politique, étatique, névrotique du stalinisme agonisant". Cette vision des choses a au moins l'avantage de ne pas reporter la responsabilité de "tout ce qui va mal" sur les seuls leaders d'opinion: si ceux-ci peuvent se montrer d'authentiques manipulateurs, c'est tout simplement que beaucoup d'autres se laissent manipuler sans grande difficulté. Il est donc aussi simpliste d'attribuer aux dirigeants le monopole de la malhonnêteté intellectuelle que d'attendre par leur entremise une quelconque forme de salut. Or, c'est pourtant bien souvent ainsi que les choses sont présentées aujourd'hui, tandis que sont occultés les processus psychosociologiques par lesquels les êtres en viennent à déléguer ainsi leurs responsabilités à d'autres. L'excuse récurrente - "ce n'est pas de mon ressort" - est l'expression même de la bonne conscience à l'origine de tant de faux débats. La question qui m'intéresse est de savoir comment et pourquoi s'opère le transfert de responsabilité sur les politiques ou les experts.


Reprenons l'exemple de Tchernobyl: quelles ont été en général les causes invoquées ? L'accident étant survenu sept ans après celui de Three Miles Island (où la catastrophe avait été évitée de justesse), le débat s'est focalisé sur les prétentions de l'Occident à contrôler les choses, en regard de la vétusté des installations soviétiques. Jamais n'a émergé l'idée que les prévisions en matière de risques ne s'opèrent que depuis les critères du moment. De fait, nul durant les années 1970 n'imaginait possible la fusion d'un réacteur. De même, quand on a construit les tours géantes du World Trade Center à New York, personne ne se doutait qu'il ne faudrait que quelques minutes à une dizaine de per-sonnes pour les détruire à peine trente ans plus tard.

Aujourd'hui encore, on a du mal à tirer toutes les conséquences du fait que tout moyen technique est appelé à devenir caduc de plus en plus rapidement. Et, a fortiori, que c'est pour cette raison que nous en sommes arrivés à devenir toujours plus dépendants de la technique : condamnés à trouver toujours plus de solutions techniques aux problèmes que nous soulevons nous-mêmes par la technique. Or si personne ne semble percevoir le caractère vicieux de ce processus, c'est que tout le monde en est également responsable. Le "mensonge" dont parle Gérard, c'est précisément le fait que ce déchargement de responsabilité sur la politique, "aussi vieux que la politique", n'est pratiquement jamais reconnu comme tel. Quelques détours par la sociologie et la psychologie de l'inconscient s'avèrent nécesaires pour le démontrer.

NÉCESSAIRES DIGRESSIONS

 Le sociologue français Jacques Ellul a consacré sa vie à analyser les raisons pour lesquelles la dépendance à l'égard de la technique n'est pas reconnue comme une aliénation à part entière, pourquoi l'idée "on n'arrête pas le progrès" est si ancrée et plus encore la croyance (qui lui est liée) que l'Humanité peut traiter ses dysfonctionnements en usant de la seule raison instrumentale. Sa thèse s'inscrit dans ce qu'on appelle la critique de la modernité. Résumons la. Jusqu'à une époque récente, la technique n'était qu'un moyen pour l'homme d'améliorer ses conditions d'existence. A partir de la Révolution industrielle, puis sous l'impulsion du scientisme du XIXe siècle, enfin avec l'essor des technologies du XXe siècle, elle est devenue un milieu à part entière, l'équivalent de ce qu'était jadis "la nature". Les grands plans d'urbanisme, le phénomène bureaucratique, tous les types d'organisation établis par quelques uns pour beaucoup d'autres (à commencer par le salariat, comme l'avançait déjà Marx) constituent des techniques d'asservissement, qui sont elles-mêmes légitimées par des techniques de propagande visant à prévenir tout mouvement de contestation. Ces deux types de techniques s'alimentent mutuellement, formant ainsi un tout qu'Ellul appelle "Système technicien".
Un système est plus complexe qu'un régime : on n'y trouve pas d'un côté les méchants qui asservissent, de l'autre les innocents qui subissent. Le manichéisme n'y a pas cours car les relations y sont interdépendantes: chacun est indissociablement acteur et victime. Pour être à même de le comprendre, il faut aborder les choses de façon dialectique. Hélas, comme on va le voir, penser dialectiquement devient de plus en plus difficile, tant le Système lui-même formate la pensée, la contraint à fonctionner de façon unilatérale et simpliste: idéologique.

 

 

S'il est donc aussi stérile d'aborder le phénomène de la technique en soi que de s'afficher technophile ou technophobe, il est en revanche essentiel de questionner les discours qui justifient le phénomène technique. Au XIXe siècle, après que les Lumières ont célébré le culte de la Raison, s'est imposée une conception du monde scientiste en lieu et place de la conception mythique (chrétienne) : on s'est dit alors capable de connaître la nature dans toute son étendue, de la maîtriser pour la plier à son usage et, de la sorte, devenir plus heureux.  Insistons sur ce point: dès le départ, les sacrifices qu'exige la grande transformation du réel sont portés par l'idéologie du bonheur : la sueur et le sang justifient la quête de bien-être («Le but de la société est le bonheur commun» - article premier de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1793). L'ancienne référence, la Bible, n'est pas vraiment rejetée mais "déminée": son interprétation devenant littérale, elle est détournée, orientée dans un sens idéologique. La théorie du salut par les oeuvres, en particulier, ôte au message chrétien toute sa charge subversive. Celui-ci était déjà instrumentalisé par la monarchie (pour asseoir son pouvoir), il l'est désormais (pour les mêmes raisons) par la bourgeoisie qui le réduit à une simple morale. Une morale qui érige le travail en valeur.

Ainsi l'économie devient la référence obligée pour qui entreprend de penser le monde globalement. Marx intervient dans ce contexte. Les techniques bouleversant les façons de travailler, elles se muent en environnement : un nouvel univers qui englobe l'humain à tel point que celui-ci oublie (s'il l'a su un jour) ce qui a provoqué la mutation. La technique devient un système qui conditionne davantage l'homme que lui ne croit le concevoir (à travers le discours des sciences sociales, dernier avatar du scientisme) et le contrôler (à travers "la technologie "). Ainsi est consacré le paradoxe : plus l'homme se dit autonome, plus il s'aliène au Système.

Le ferment de l'aliénation, c'est précisément le fait que l'idéologie du bonheur agit cachée derrière d'autres idéologies que sont les ismes, au premier rang desquels figurent le capitalisme et le socialisme. Se présentant comme des modèles de vie collective, ces ismes servent l'idéologie du bonheur en s'opposant les uns aux autres sur le devant de la scène de ce nouveau théâtre qu'est la politique, pour mieux occulter l'essentiel, telle la muleta détourne l'attention du taureau. Ils font diversion en s'affrontant dans un débat qui, bien que faussé dans son contenu, est activé du fait que sa forme attise la prétention du moi à penser et contrôler le monde. Récupérant la dimension sacrée qui, jusqu'alors, était le fait de la religion (désormais marginalisée), ils mythifient un discours qui, bien que laïque, n'en est pas moins présenté comme une doctrine sacrée. Cette sacralisation de la politique justifie non seulement , au plan sociologique, la prétention de quelques uns à contrôler le monde avec l'aval de tous les autres... croyants, mais correspond, au plan psychologique à une sacralisation du moi.

Si les ismes  procèdent de l'idéologie et de la croyance, se libérer de leur attraction nécessite un travail dialectique, sur soi-même. Seulement à cette condition peut-on comprendre que derrière l'apparente confrontation des doctrines se dissimule une seule et même pos-ture. Si la quête du bonheur constitue aujourd'hui la référence dominante, c'est que celle-ci attise une opposition de deux doctrines dans le but d'entretetenir l'illusion d'une liberté de choix entre les deux, alors qu'en fait, l'une autant que l'autre fétichisent pareillement le moi (le capitalisme dans sa forme singulière, le socialisme dans sa forme plurielle)... et par conséquent l'aliènent tout autant quand elles prétendent l'affranchir.

Quand je dis que le capitalisme et le socialisme se fondent sur la sacralisation du discours laïque, j'entends par là que l'un et l'autre transfèrent sur le terrain de l'immanence ce qui était autrefois débattu en termes de transcendance: l'un et l'autre contribuent à faire de la politique une même forme de religion. La question est de savoir quand l'affrontement gauche-droite apparaîtra comme la forme éculée de la guerre de religion. A cet égard, l'opinion selon laquelle "la gauche et la droite, c'est pareil", au delà du contexte populiste dans lequel elle s'exprime, peut se lire comme une invitation à percevoir un fonds com-mun, un même drame existentiel.

Quand en effet, partis de présupposés doctrinaux opposés, la gauche et la droite, se retrouvent autour du thème de "l'Insécurité", c'est le signe qu'ayant l'une et l'autre épuisé leurs arguments, mais peinant à le reconnaître, elles contournent dans la douleur (la contorsion intellectuelle) les questions centrales. Le "sauvageon" et la "racaille" sont certes les figures d'une exclusion sociale bien réelle (qu'il ne s'agit surtout pas d'ignorer) mais aussi (en même temps) celles du désarroi qui pointe à chaque fois que l'on se sent gagné et menacé par l'incapacité à maîtriser le cours des choses : l'autre (non celui qui valide le système mais celui qui le rejette) devient avant tout celui qui menace les certitudes.

Les formules telles que "fin des idéologies" ou "fin de l'histoire" me paraissent donc incroyablement présomptueuses. Lorsqu'en effet l'homme moyen d'aujourd'hui s'avise à penser le monde dans sa globalité, il ne procède finalement pas très différemment que son ancêtre des tribus primitives : il fétichise et, ce faisant, peine tout autant que lui à s'extraire du conformisme. Pas plus que lui, il ne parvient à assurer au contraire à sa pensée un mouvement dialectique qui lui permettrait précisément de ne pas s'y perdre. La différence avec le primitif réside dans le fait que la force autrefois conférée aux esprits s'est déplacée sur le moi. Mais qu'on l'appelle "esprit" ou "moi", c'est toujours une instance sacralisée qui tient les rennes: c'est en cela que le monde contemporain s'inscrit dans la continuité directe des sociétés les plus archaïques. Surestimant (sacralisant) les capacités de son moi, l'homme contemporain est convaincu de penser à chaque fois qu'il croit. Au point de ne cesser de se projeter dans la matière qu'il transforme, au point d'encenser les objets qu'il crée (Baudrillard) et de devenir dépendant de leur production (la gauche et la droite s'entendent également très bien sur la question de la croissance). Sa vision du monde et de lui-même est illusoire (c'est le propre de tout fétichisme) et fallacieuse (elle confère à la dépendance l'apparence du libre choix). L'idéologie du bonheur n'est que le dernier habillage d'une pulsion archaïque: on veut croire que la pensée peut plier (ramener à soi) le monde objectal. Or ce qui attise plus que jamais cette croyance et en décuple les effets, ce sont justement ces prothèses qu'on appelle techniques.

L'histoire de l'art est un parfait témoignage de cette évolution des mentalités. La nouveauté de la peinture de la Renaissance, c'est son réalisme. La maîtrise technique déployée alors révèle quand et comment l'homme occidental s'est polarisé sur la réalité objectale. L'art moderne atteste à quel point cette fixation sur l'objet ne fait ensuite que s'accentuer, quand bien même elle est camouflée, quand bien même est entretenue l'impression contraire d'une ouverture à la subjectivité. En 1914, le peintre Marcel Duchamp donne un titre à un porte-bouteilles comme on en donne à un oeuvre d'art. A partir de là, il élabore sa théorie du ready-made non rectifié : la simple présentation d'un objet tient lieu de représentation artistique. N'importe quel objet est une oeuvre pour peu qu'un sujet le décrète. De fait, trois ans plus tard, il présente cette fois un autre objet (un urinoir) dans une exposition. Concernant le choix de l'objet, Duchamp précisera plus tard : "Il faut parvenir à quelque chose d'une indifférence telle que vous n'ayez pas d'émotion esthétique. Le choix des ready-made est toujours basé sur l'indifférence visuelle en même temps que sur l'absence totale de bon ou de mauvais goût - en fait, une anesthésie complète".

Fait significatif, pour atteindre cette indifférence, Duchamp recourt à des objets fabriqués industriellement, le détournement de leur fonction utilitaire en art étant érigé en principe. Pour se justifier, il utilise l'une de ces pirouettes verbales dont il a le secret : "C'est le regardeur qui fait le tableau" pour dissimuler (et se cacher à lui-même) le fait que  "c'est désormais l'industrie qui se substitue à l'oeuvre d'art": "C'est l'objet technique tout fait par elle qui se substitue à ma maîtrise technique", "c'est l'industrie qui s'impose à moi, c'est moi qui m'efface devant elle". En fait, tel le soldat inconnu symbolise tous les soldats morts pour la patrie, le porte-bouteilles de Duchamp condense l'ensemble du réel produit par la technique. Ce n'est pas un hasard si le ready-made manifeste cette fascination devant l'objet industriel durant la Première Guerre mondiale, quand l'industrie se révèle sous son aspect le plus fascinant.

Certes, le sujet-Duchamp semble rester maître du jeu dans cette histoire: c'est en effet lui qui choisit l'objet-urinoir, c'est lui seul qui décrète s'il en fera de l'art ou pas. Mais quand on en vient à devoir choisir entre un urinoir ou un bidet pour remplir une salle d'exposition, c'est que la liberté de choix est devenue aussi factice qu'autrefois le premier tableau académique venu. Duchamp (et ses adorateurs) ne sont en mesure de présenter cette présentation de l'objet technique comme un acte créateur et libératoire que par un pur effet de rhétorique (le titre de "l''oeuvre", le contexte d'exposition...), ils n'en sont pas moins réduits au rang de simples faire-valoir de la technique: pas seulement de la haute technologie mais de toute la technique: le fait que le choix doive s'opérer de préférence sur un objet le plus banal possible en est la preuve tangible.

Cette rétrogradation est présentée comme une promotion selon un principe bien connu, que La Fontaine résumait autrefois dans sa fable Le renard et les raisins. En l'occurrence, la fascination devant l'objet technique est si forte qu'on la travestit en son contraire: l'indifférence. Le moi ne s'approprie donc le beau rôle que par un pur jeu de langage (Duchamp adorait les calembours). Mais le procédé est factice car ce moi se présente comme un moi seul (cynique, indifférent, déconnecté de toute intériorité...) alors que, à y regarder de plus près, il est incapable d'assumer sa solitude : il a besoin qu'un autre sache qu'il est cynique et, pour cela, il utilise donc tout un jeu de connivences avec le "milieu" de l'art : les galeries, les revues, etc. Je ne crie pas ici à la théorie du complot car le propre d'un complot, c'est d'être fomenté. Non, tout se joue ici au niveau inconscient. La caractéristique de l'art officiel actuel (celui qui est enseigné à l'Université, qui est commandité par l'État, acheté par les patrons des multinationales, etc.), c'est que, bien que se présentant comme autoréférentiel, il ne peut exister sans une instance qui le légitimise. (Nathalie Heinich : Le Triple jeu de l'Art contemporain). Selon le vieuxprincipe "chassez le naturel, il re-vient au galop", l'art en érigeant son autonomie en dogme, s'est assujetti au social comme il ne l'avait encore jamais été.

"Dans les milieux autorisés", aurait dit Coluche, l'on ne cesse de vanter l'idée que l'oeuvre et l'artiste ont acquis un statut d'autonomie inégalé. Mais justement, sans les "milieux autorisés", sans les subventions, exit "l'art contemporain"! De fait, dès lors qu'on aborde les choses dialectiquement, on comprend que ce n'est pas tant l'autonomie que l'on cherche consciemment à élever au rang d'art de vivre que l'autarcie, mais cette fois depuis les directives de l'inconscient.

L'expression même "art contemporain" (comme si les peintres de Lascaux n'avaient pas été les contemporains de leur temps !) atteste de façon on ne peut plus explicite la volonté sourde de se confiner dans un moment toujours plus réduit à lui-même, sans origine ni perspective. Or si "l'art contemporain" parvient précisément à s'imposer comme art officiel, c'est non seulement qu'il incarne l'idéologie nihiliste de "nos" élites technocratiques mais aussi parce que ce nihilisme est parvenu à... annihiler tout esprit critique dans l'ensemble du corps social. De fait, l'approche de l'oeuvre par le goût n'est plus seulement présentée comme ringarde, comme au bon vieux temps du Père Duchamp, mais comme "tyrannique" (François Pinault : « Je n'accepte nulle tyrannie du goût », Le Monde du 29 avril 2006). En clair: l'évacuation du goût correspond à l'exclusion de tout ce qui pourrait inviter le moi à sortir de son isolement, de tout ce qui exigerait de lui un peu d'humilité. Tout ce qui pourrait le transcender.

"L'art contemporain" n'est qu'un moyen parmi beaucoup d'autres par lequel le Système technicien fait passer l'enfermement dans l'hic et nunc pour du bonheur et de la liberté. La politique-spectacle, la téléréalité, les "actualités", la publicité... fonctionnent sur des modes similaires. Or si ces phénomènes parviennent à s'imposer sans susciter rien d'autre que quelques réactions indignées ici ou là (vite qualifiées de réactionnaires car ne dépassant pas le registre de l'affect), c'est que la pression du Système est telle qu'elle inhibe tout sens critique, tout sens des valeurs, tout sens de la responsabilité. Peu nombreux aujourd'hui sont ceux qui, s'exerçant à la dialectique, semblent comprendre que toute cette déperdition d'énergie provient des prétentions immodérées du moi; du fait que, voulant tout régenter, il n'a plus d'autre interlocuteur que lui-même, sourd au mythe qui lui enseigne les effets mortifères du narcissisme. Si l'on se rappelle que l'individu, c'est l'individuum (l'indivisible), alors l'individualisme dont se gargarisent tant de sociologues n'est qu'une construction intellectuelle sans fondement. Comme je viens de le montrer avec l'exemple de "l'art contemporain", jamais en effet l'humain n'a autant qu'aujourd'hui été coupé de lui-même, séparé de ses racines, privé de perspectives. L'inculture qui suinte du débat politique et l'institutionnalisation du travail précaire (le "précariat", comme dit Robert Castel) sont sans doute les signes les plus caractéristiques de cette absence de vision téléologique. S'il n'était qu'une seule raison à cela, je la verrais dans l'égocentrisme, cette doxa qui réduit le psychisme au seul moi.

 Or plus un être est convaincu qu'il peut contrôler sa vie par l'exercice de sa seule raison, plus il se berce de douces illusions et s'expose à de brutales désillusions. Qu'il le veuille ou non (mais surtout quand il ne le veut pas), des forces sont à l'oeuvre en lui, pour le coup véritablement autonomes, qui le conduisent à projeter sur le réel des désirs qui, à force de n'être pas reconnus comme tels, viennent contaminer sa conscience. Jadis baptisées "dieux", "démons" ou "destin" , ces forces sont peu considérées aujourd'hui. Quand elles le sont, c'est en général sous le terme "inconscient". Mais, là encore, l'approche de la notion est stérile ou féconde selon qu'elle est idéologique ou dialectique. Je ne donnerai que deux exemples.

 

 

 

 

Par sa "découverte" de l'inconscient, Sigmund Freud aurait pu placer le psychisme sur un plan ontologiquement comparable au monde objectal. Or il n'en fut rien. Se présentant lui-même comme matérialiste, il s'est empressé de réduire l'inconscient à une donnée biologique : le réceptacle de désirs sexuels refoulés par la conscience. Sa doctrine était en fait déterminée par la Vienne puritaine dans laquelle il évoluait. Elle en était une réaction. Elle est idéologique au sens où l'idéologue est celui qui réduit la réalité à ce qu'il projette sur elle. L'analyse des faits est altérée, invalidée, aliénée par les projections de l'inconscientC. G. Jung considérait quant à lui l'inconscient comme "un monde à part entière", un univers intelligible, certes, mais aussi irréductible à la théorisation que la matière. Il savait qu'il n'était pas moins dépourvu de préjugés que Freud mais il posait comme fondement déontologique l'exigence de passer ces préjugés au crible de l'expérience; chaque patient étant considéré comme une personne unique, exigeant par conséquent une méthode clinique adaptée à sa singularité. Ce en quoi sa démarche m'apparaît dialectique.

 

 

 

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