Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

De l'Air pour Aix Les miasmes de la vie politique municipale aixoise et de deux mandats de l’équipe sortante rendent l’air irrespirable. Il est temps d’ouvrir portes et fenêtres et de proposer une nouvelle respiration à Aix et ses habitants.

Publicité

Réponse aux réponses

 

Je reçois ces jours ci quelques commentaires sur mes propos tenus sur les décroissants et les partisans de l'anti développement.

 

Je suis d'abord interpellé sur le sens d'une défense de l'humanisme et le caractère préscripitif de mes propos (usage du verbe "devoir").

C'est un peu dur d'avoir à expliquer pourquoi il faut être humaniste. Je n'ai pas le temps de débattre des discours des thèses des auteurs post modernes qui comme Lyotard, Foucault, Maffesoli etc.. expliquent la mort de l'humanisme et leur attaque des Lumières et de sa philosophie de la raison. Mais je crois que nous touchons au coeur des ambiguités du concept de décroissance.

Ces ambiguïtés, on les observe dans certaines critiques de la rationalisation et marchandisation du monde. Ainsi, on appréciera de trouver dans les revues comme L’Ecologiste ou La Décroissance des dénonciations répétées de l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) et de la mondialisation. Mais cette critique s’exerce principalement sous couvert de critique de la marchandisation du vivant et du refus de l’économicisme.  A travers la marchandisation, c’est la modernité, la science et la technique qui sont mises en accusation. C’est ce type d’idées que l’on retrouve chez François Partant dans ses articles du Monde diplomatique et de Champs du Monde. Ces critiques assimilent la science au capitalisme. La science n'est vue que comme une argumentation basée sur le pouvoir d’arraisonnement et de destruction de la vie par la technique. C’est d’ailleurs dans la brèche de cet anti-scientisme que se love le concept de décroissance. Les marxistes avaient inventé les explications monistes du capitalisme à partir des infrastructures économiques, les décroissants lui ont substitué un monisme techno-scientifique. On notera en cela une différence avec l’analyse de Nicholas Georgescu-Roegen qui posait lui les bases d’une l’écologie inspirée de la science. Ainsi il était partisan de la fusion nucléaire, alors, que les tenants contemporains de la décroissance s’opposeront seulement par anti-scientisme à ce projet. La raison est le mal en soi car elle arraisonne l’Etre, elle déshumanise[2] et prépare le règne des savants fous. Le système rationaliste capitaliste et technique est perçu comme la source de la dépossession de soi, la science comme extérieure à l’essence de l’homme. On tombe là dans les ambiguïtés de l’utilisation du concept d’aliénation vue comme une simple dépossession ontologique par la technique. Ellul et Heidegger ont ouvert la voie à cette vision caricaturale de la technique. Ceci avec une posture plus philosophique que sociologique ce qui les amène à ontologiser la technique de manière très discutable. Or je ne pense pas que les sociologues des techniques acceptent de parler d'une essence de la technique.

Sur cette confusion entre raison et capitalisme dont un auteur comme Serge Latouche est spécialiste (voir L'invention de l'économie ou l'occidentalisation du monde), on observe aussi les impasses d’une certaine interprétation du freudo-marxisme. Ainsi, la légitime critique de la raison instrumentale bascule dans un relativisme mettant sans nuance sur le même plan science et croyance. La science ne serait qu’une croyance parmi d’autres, voire une croyance pire que les autres car elle aurait des effets négatifs sur l’humanité que n’ont pas les sagesses traditionnelles. La critique de l’arraisonnement scientifique occidental du monde produit par la « modernité » se transforme en défense de toutes les « supposées » formes « pré-modernes » de pensée[3]. Adorno et Horkheimer dans "La dialectique de la raison "étaient allés aux limites de cette position sans sombrer dans la défense de la croyance comme un mode de pensée équivalent à science. Je n'ai pas le temps d'expliquer Popper et Lakatos mais je crois que leur rationnalisme historicisé est la clé d'une vision éclairée du monde et d'une conception non hégémonique de la science. Bourdieu explique cela de manière lumineuse dans "Science de la science et reflexivité". Il montre que l'historicisation et la contextualisation historique et culturelle de la raison ne doivent pas nous amener à jeter le bébé avec l'eau du bain. Mais c'est vrai que la démarche est difficile et ne se prête pas aux effets de manche fait dans certains journaux.

 

 

Ce que l’on peut aussi se demander c’est quelle est cette essence dont nous serions dépossédés par la science et la technique. Il y a là, un fantasme sans aucune réalité. C’est un naturalisme, qui construit l’image mythique d’un monde qui n’a jamais existé, d’un être humain totalement imaginaire. C’est une représentation qui fait l’impasse complète sur l’apport des sciences sociales. Ce naturalisme, le philosophe tragique Clément Rosset l’analyse dans son ouvrage l’anti Nature[4]. Il montre que l’idée de nature renvoie le plus souvent à la représentation d’un tout naturel supposé organisé et finalisé. Il faut fantasmer un monde pur, organisé et équilibré que l’action de l’homme artificialiserait ou corromprait pour pouvoir dénoncer l’aliénation et l’inauthenticité de ce monde moderne. A l’opposé de cette idée, dans une logique matérialiste, Clément Rosset nous invite à penser que la nature est le fruit du hasard. Faisant un détour par la psychanalyse, il explique que toute recherche d’un ordre supposé naturel n’est que la transposition des angoisses des individus devant le tragique de l’existence. Il s’agit de chercher un cadre stable pour calmer ses angoisses devant la perpétuelle contingence de la vie et les aléas du monde. L’inéluctabilité de la mort et le non-sens de l’existence amènent les individus à s’inventer des mondes idylliques et des ordres naturels rassurants. Ce sont paradoxalement ces représentations qui sont aliénantes. Elles refusent l’acceptation de la finitude de l’homme dans l’infinitude du monde. L’homme doit accepter cette situation pour ne pas vivre dans des « arrières mondes » religieux. Cette angoisse de la finitude ne doit pas être transférée n’importe comment sur les limites de la planète. Sinon le catastrophisme et le pessimisme décroissants ne sont qu’un moyen de se débarrasser de ses angoisses de mort.

 

 

 

Le combat politique ne peut pas se mener au nom de la nature contre la diffusion de l’artifice et de la technique. Le combat doit se mener au nom de ce que Philippe Corcuff[5] appelle l’éthique de la fragilité de l’être et les lumières tamisées de la raison. C’est à dire des éthiques acceptées collectivement et basées sur l’acceptation de la fragilité et de la contingence du monde. Le monde n’est pas à sauver car il est naturellement ordonné. Il est à sauver, car c’est un équilibre fragile né du hasard qui l’a rendu possible. C’est de l’incertitude, et non d’une peur d’avoir transgressé mère nature que doit naître le désir d’action écologique. C’est parce que certaines choses sont le produit d’équilibres fragiles, le plus souvent contingents que l’on doit les défendre. C’est parce qu’il n’y a rien à attendre d’une force naturelle ou surnaturelle qui corrigerait les actions de l’être humain que l’on doit agir. L’écologie n’étant pas innée contrairement à ce qu’affirme Edward Goldsmith[6], nous devons bâtir nos conceptions écologiques sur ce pari tragique de la fragilité de l’ordre naturel.

L'humanisme est alors le moyen de construire ce monde partagé à partir des lumières tamisées de la raison. Et même si l'on a assisté à la mort de l'homme comme nous l'affirment certains post modernes qui ont tous les traits de prémodernes..nous devons (oui c'est un discours moral) défendre un universalisme de projet c'est à dire défendre l'ambition commune de créer un monde de protection de l'être humain et de ses droits fondamentaux que sont l'égalité, la liberté d'expression, la liberté de conscience, la liberté de moeurs...

Si l'homme moderne est mort cela ne détruit pas le necessaire projet d'un humanisme éclairé par une raison modeste.



[2] On remarquera dans ce sens les actions de la Coordination Nationale de Répression du Scientisme dite CNRS qui aux Etats généraux de la recherche à Grenoble le 28 octobre 2004 au début des Assises, se sont mis à crier avec ironie les quatre mots : « Ordre, Croissance, Progrès, Rentabilité », « accompagnés de sifflets et de bris de boules puantes ». Ils diffusèrent aussi un tract sur l’ « Irresponsabilité et ignominie du milieu scientifique » accusant entre autres les chercheurs de ne « jamais [avoir] mentionné l'artificialisation de la vie, fatalement devenue le centre du métier de chercheur. Ils ont masqué le rôle de leurs découvertes dans le développement du contrôle social. L'ampleur de la domestication est telle qu'ils ont pu présenter cette image pacifiée sans anicroche. Ils sont pourtant à la pointe du projet de domination totalitaire de l'économie sur la vie. »

[3] Le trajet intellectuel d’un auteur comme Serge Latouche est assez révélateur de cette aporie intellectuelle. Cet ancien tiers-mondiste défenseur dans les années 70 d’une vision freudo-marxiste inspirée de l’école de Francfort, s’est au fil du temps transformé en défenseur des traditions et sagesses traditionnelles.

[4] Rosset, Clément, L’anti-nature, PUF, Quadrige, Paris, 1990.

[5] Philippe Corcuff, La société de verre, Armand Colin, Paris, 2002, 255 p.

[6] Edward Goldsmith, ibid, p 53.

 

 

 

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
O
Monsieur<br /> Votre point de vue concernant heidegger montre seulement que vous ne l'avez pas lu et celui concernant Ellul que vous ne l'avez pas compris. Pour Latouche et Golldsmith, no comment ...<br /> Votre "subjectivisme tragique" ou plutôt celui que vous attribuez à Corcuff est intéressant (sur le plan esthétique au moins) mais reconnaissez au moins qu'il est faible. <br /> Je ne suis, pas plus que vous, disposé à accepter une métaphysique (même sympathique) pour légitimer ce que vous pensez être un environnement et que je perçois moi comme un "foris", une extériorité qui est la condition d'une "bonne vie" et plus encore dde ma liberté : la vie libre et sauvage. Mais vous ne cherchez pas à comprendre, seulement à flinguer ce que vous ne comprenez pas en usant des méthodes habituelles des demi-cultivés. Vos méthodes de Rambo des débats d'idées (vous aimez les chiens, hitler aimait les chiens, tiens tiens ...) sont amusantes. C'est déjà bien ...<br /> LO
Répondre
L
Je trouve que vous avez une très curieuse façon de vous attaquer au mouvement de la décroissance et à ceux et celles qui en sont proches. Veuillez m'excuser si je force un peu le trait dans ma critique, mais c'est l'impression que j'ai quand je vous lis.<br /> <br /> Dans votre blog, pas forcément dans cet article en paticulier, vous citez tout un tas d'auteur-e-s qui se disent (ou pas) proches de la décroissance et tenez pour acquis que les "décroissant-e-s" sont d'accord avec l'intégralité de ce qu'illes ont pu dire ou écrire. C'est un jugement un peu rapide !<br /> <br /> Tout d'abord la décroissance n'est pas une idéologie unique, une sorte de théorie du Grand Tout. De par mon expérience, j'ai pu constater que les personnes qu'on appellent les décroissants ne sont pas les adeptes fanatique d'une idéologie prédigérée, mais des gens qui se regroupent autour d'idées, de critiques, de projets de société, et sur lesquels il a bien fallu coller une étiquette. Cette distinction est importante, car vous semblez traiter toutes ces personnes comme un bloc monolithique. Ainsi, vous niez implicitement tout sens critique individuel, comme si les gens ne pouvaient pas penser par eux-même. De la même façon, une personne qui adhère à un parti n'est pas forcément d'accord à 100 % avec la ligne directrice du bureau, ni même peut-être avec aucun des courants au sein de ce parti.<br /> <br /> De plus, vous semblez insinuer que tout-e décroissant-e est une encyclopédie vivante et connaît sur le bout des doigts l'intégralité des oeuvres des divers-es auteur-e-s catégorisé-e-s comme proche de la décroissance. Et que s'illes ne sont pas d'accord avec ne serait-ce qu'une seule phrase, elle doit être dénoncée et l'auteur-e rejeté-e, avec l'ensemble de ses théories. Par exemple vous parlez du machisme de Pierre Rhabi. Je n'ai lu aucun de ses livres, mais je sais qu'il a beaucoup travaillé sur l'agriculture biologique et l'autonomie alimentaire dans les pays du sud. Personnellement c'est plus ça qui m'interpelle et qui fait que j'associe ce personnage à la décroissance que son supposé machisme, dont c'est la première fois que j'entends parler. Nul n'est parfait ; c'est une chose de dénoncer des propos qui choquent, mais c'en est une autre d'attribuer un accord avec ces propos à d'autres personnes que vous ne connaissez pas.<br /> <br /> Vous avez également bien sûr le droit de ne pas être d'accord avec une théorie, mais ayez au moins l'honnêteté intellectuelle d'expliquer pourquoi plus en détail au lieu de la résumer en une phrase lapidaire et de l'attaquer sur cette phrase.<br />
Répondre