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Qui je suis ?

Enseignant de sciences économiques et sociales

 

Marié, père de 2 enfants

 

Conseiler municipal d'opposition de 2001 à 2008

Militant socialiste

Engagé aux côtés d'Edouard Baldo

 

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Ouvrage décroissance

La crise écologique est là. Même les plus sceptiques ne peuvent en douter. Réchauffement climatique, pollutions croissantes, cancers en hausse constante, extinction de plus en plus rapide des espèces, raréfaction des ressources pétrolières. Face à ces destructions engendrées par notre système économique devenu fou, certains écologistes s’opposent au développement durable et parlent de plus en plus de décroissance. Comme si c’était l’unique solution. Mais la décroissance n’est pas seulement une remise en cause de la dépendance énergétique de notre système économique. Derrière ce mot vague de décroissance se cache une idéologie plus vaste aux alternatives plus que discutables. Au nom de l’anti-occidentalisme, de la critique du progrès et de la rationalité, nombre de décroissants défendent des thèses inquiétantes, sur la critique de la modernité, la place des femmes, la démographie, la respiritualisation de la société. C’est cette face cachée de la décroissance qu’explore cet ouvrage.

 Cyril Di Méo, élu et militant écologiste à Aix-en-Provence est aussi enseignant de Sciences Economiques et Sociales.

 «Cyril Di Méo grâce à la connaissance approfondie qu’il a à la fois des écrits des grands ancêtres de l’écologie politique et de ceux de la mouvance décroissanciste inscrit ce courant dans une histoire longue, en identifiant les origines et le cheminement de cette pensée. Il montre précisément la gravité des implications du discours décroissant, notamment vis-à-vis des pays du Sud et des femmes. Un ouvrage sans concession, mais aussi sans dérapages, Cyril Di Méo s’en tient toujours très précisément aux faits, aux écrits pour étayer ses conclusions. Il conclut d’ailleurs son ouvrage en indiquant que « l’écologie doit faire le pari de l’intelligence de la raison ». Et c’est bien ce à quoi il s’attelle fort utilement avec ce livre ». 

 Guillaume Duval, Rédacteur en chef d'Alternatives Economiques.

   ISBN: 2-296-01224-8

 Achat en ligne

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http://www.harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=21965

5 septembre 2010 7 05 /09 /septembre /2010 19:32

Communiqué de presse du Collectif « Retraites » Départemental – 6 septembre 2010

 

En grève et dans la rue par millions

pour imposer le retrait du projet !

 

            Chacun le mesure maintenant pleinement. Le recul de l’âge légal de la retraite de 60 à 62 ans, celui de l’âge de départ à taux plein sans décote de 65 à 67 ans et l’allongement de la durée de cotisation (41 ans en 2012 et 41,5 ans en 2020) auraient des conséquences désastreuses pour l’immense majorité des salariés.

 

Surtout pour les plus pauvres et les plus fragiles d’entre nous. Pour les jeunes, qui auront encore plus de mal à trouver un emploi et ne pourront jamais avoir une carrière leur permettant d’accéder à une retraite décente. Pour les femmes, qui verront leur situation se détériorer davantage en raison de leur précarité et de leur vie professionnelle discontinue. Pour ceux qui ont commencé à travailler avant 18 ans et qui devront travailler deux ans de plus quand bien même ils auraient leurs annuités complètes. Pour tous ceux dont le travail est pénible, stressant ou dangereux. Pour les seniors sans emploi qui devront rester deux ans de plus au chômage ou au minima sociaux et qui verront inéluctablement le niveau de leur pension baisser.

 

Ce serait une régression sociale sans précédent alors que, malgré la crise, notre pays produit toujours plus de richesses et au moment même où les entreprises du CAC 40 voient leurs profit augmenter de 85%. Une régression inadmissible car, pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, le temps de travail des salariés augmenterait alors que la productivité du travail a été multipliée par 10 depuis 1950.

 

Une régression sociale d’autant plus inacceptable qu’elle s’accompagne, de l’autre côté, de largesses maintenues pour les riches et d’une impunité totale pour les fauteurs de crise, les banques, le monde de la finance et de la spéculation, tous ces amis si distingués de Sarkozy, Woerth et consorts.

 

Soyons prêts à amplifier la mobilisation !

 

La retraite à 60 ans est un droit humain fondamental : celui de pouvoir jouir en bonne santé du temps qui nous reste à vivre après des années de travail. Maintenir ce droit est parfaitement possible dès lors que les richesses seraient plus équitablement partagées dans la société. Il suffirait d’augmenter de 2 ou 3 points les cotisations patronales et de soumettre à cotisations l’ensemble des dividendes et des revenus de la propriété pour assurer l’équilibre financier du système. La création d’emplois est l’autre clé de financement durable des retraites. C’est l’alternative que nous proposons !

 

Le 7 septembre, le gouvernement présente son projet de loi devant le Parlement. Il prétend le faire adopter à marches forcées d’ici quelques semaines.

 

Il nous appartient à tous, syndicats, associations, partis de gauche, collectifs citoyens, de faire ensemble d’ici là la démonstration que l’écrasante majorité du peuple rejette ce projet.

 

C’est maintenant que ça se joue !

 

 

Le collectif « Retraites » départemental réunit des organisations syndicales (CGT, FSU, SOLIDAIRES, UNSA, CFDT, UNEF, UNL), associatives (ATTAC, Copernic, Collectif 13 Droits des Femmes, Vive les Services Publics, UD CSF 13), politiques (PC, NPA, Verts, PG, GU, Alternatifs, FASE, ACU, Rouges Vifs, JC).

 

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18 février 2010 4 18 /02 /février /2010 16:03

Décroissance et éco-féminisme.

Retour de l'essentialisme au coeur de la pensée radicale.

Article paru en janvier 2006 dans le n°35 de la Revue ProChoix 

 

L’idée de décroissance a été introduite dans le débat public par certains partisans radicaux de l’écologie profonde et libertaire. On retrouve ces écologistes autour de Pierre Rabhi, de la revue Silence, de l’association Ligne d’horizon, de Silvia Perez Victoria, du romancier Hervé René Martin, des travaux de Serge Latouche, de la revue L’écologiste et de sa colonne vertébrale Edward Goldsmith, auteur du livre « Le Tao de l’écologie », des associations de lutte contre la publicité telles que Casseurs de Pub et de la revue La décroissance. Le concept de décroissance a conquit un espace social extrêmement important et ceci avec une facilité déconcertante, grâce à des stratégies éditoriales de choc. Ainsi quatre revues, Silence, L’écologiste, La décroissance et Casseurs de pub ont réussi à institutionnaliser en quatre à cinq ans un concept jusqu’alors marginal. Elles ont conquit une large audience au sein de la mouvance écologiste et altermondialiste. On ne peut qu’être interrogatif quant à savoir quelles sont les rapports au féminisme de ce courant émergent.

On ne trouve que très peu de traces du thème des femmes dans les différentes ouvrages et revues qui composent la nébuleuse décroissante. On notera cependant deux numéros de la revue Silence[1][1] consacrés à ce sujet. Avec un numéro spécial sur l’écoféminisme et un autre sur le sexisme [2][2], Silence défend le courant[3][3] de l’écoféminisme. Il en est de même pour la revue L’écologiste qui ouvre ses colonnes régulièrement à Vandana Shiva pour traiter des questions agricoles et des questions de développement. Cette écologiste indienne a co-écrit avec Maria Mies l’ouvrage « Ecoféminisme »[4][4]. On peut noter que  Maria Mies a aussi rédigé pour Silence l’article central de son dossier sur le féminisme. C’est donc bien le courant écoféministe qui structure la vision du rapport hommes femmes pour les décroissants.

Les racines de l’écoféminisme.

L’écoféminisme que défendent les décroissants est né en France dans les années 70-80. Il est issu des études de théorie politique, de l'intérêt pour les religions des déesses antiques et de la défense de la nature[5]. Françoise d'Eaubonne, inventeure du terme en 1974, explicite cette approche dans son ouvrage les « Femmes avant le patriarcat »[6]. Elle présente les fondations théoriques de l'écoféminisme. Pour commencer, elle dénonce le refoulement de la société féminine et matriarcale originelle par le pouvoir masculin appelé « phallocratisme ». Pour elle l'évolution de l'humanité s’explique par le triomphe de l'impérialisme et l'impératif de la productivité, valeurs typiquement masculines. Cette interprétation lui fait dire « les travaux sur la Crète, surtout la minoenne, révèlent ou confirment des traits absolument caractéristiques de gynécocratie comme on n’en trouve nulle part ailleurs, même en Egypte (...) Ces traits semblent se rattacher également à un caractère ludique, de gratuité et de plaisir, qui est peut être une des valeurs les plus spécifiques des tentatives féminines de la haute antiquité, en opposition avec les impératifs moraux de la productivité qui débute, à sa façon définitive et moderne, avec le patriarcat »[7]. L’avidité de produire, le capitalisme[8], sont donc pour elle le produit d’impératifs masculins. Ce phallocratisme produit trois menaces, l'appropriation de la nature, la compétitivité et l'expansionnisme. Ces attitudes masculines sont à l'origine du « sacrifice du sexe féminin ». A l’opposé du capitalisme, vu comme une pratique masculine, Françoise d'Eaubonne préfère une logique du don, de la coopération ou de l'échange. Un tel modèle économique de coopération la conduit à prôner l’autogestion qui ne peut être que féminine. Ainsi, elle affirme « l'autogestion [...] sera écologique ou ne sera pas et pour l'être, elle doit renoncer irréversiblement aux valeurs patriarcales de la civilisation[9] ». Ces valeurs patriarcales sont l'appropriation des deux sources de la vie, la fertilité de la nature et la fécondité des femmes. Ecologie, féminisme et anticapitalisme se trouvent donc intimement liés. Cest cette réflexion amorcée par Françoise d'Eaubonne que l'on retrouve aujourd’hui dans l'écoféminisme anglo-saxon et chez les décroissants.

  Les femmes contre la rationalité.

L’écoféminisme s’inspire de la critique freudo-marxiste de la raison de l'école de Francfort[10]. Il critique la domination de la nature et de la femme faite par le patriarcat. Les auteurs de cette nébuleuse s'attaquent à la raison instrumentale. La raison est vue comme un instrument masculin de domination du capital sur la vie. Il faut libérer de cet arraisonnement masculin, les femmes et la nature puisque ce sont les mêmes choses. Le féminisme et l’écologie doivent donc se détacher de la raison et du rationalisme. Pour les écoféministes la lutte contre l'oppression de la nature passe par la critique des dualismes produits par le patriarcat, notamment les « séparations rationalistes entre corps et esprit, humain et animal ». Les écoféministes vont lutter contre la séparation entre humains et non humains qu’ils estiment être des catégories symboliques masculines. Karen J. Warren affirme ainsi que « les écoféministes utilisent l'expression « oppression de la nature » en référence à la domination ou la subordination des non humains par les humains »[11]. Elle s’oppose à la délimitation patriarcale entre deux mondes, qui évacue tout ce qui n'est pas rationnel. Ainsi pour les écoféministes « le patriarcat est l'idéologie fondée sur l'hypothèse que l'homme est distinct de l'animal et supérieur à lui. La base de cette supériorité est le contact de l'homme avec un savoir pouvoir plus élevé appelé dieu, la raison ou l'autorité. La cause de l'existence de l'homme est de se défaire de ses résidus animaux et de réaliser pleinement sa (divine) nature, la part qui semble différente des autres caractéristiques possédées par les animaux. L'intelligence, l'esprit ou l'autorité. Dans cette intention, l'homme a tenté d'assujettir la nature en même temps, hors et dans lui-même, il a créé un environnement de substitution dans lequel il semble n'être plus dépendant de la nature. Le but des esprits humains les plus influents a été de créer un monde entièrement factice, un monde dominé par l'homme, l'unique créature contrôlant son propre destin ».

L’être humain est dénaturé par la technique. Il aurait été artificialisé à cause de l’ambition masculine de sortir de sa condition animale. On retrouve là les rhétoriques des auteurs décroissants. Pour les écoféministes, ce monde artificiel et technique qui est sous l'autorité masculine a été créé par l’homme. L'homme aurait éradiqué et masqué son attache corporelle et émotionnelle naturelle[12] que les femmes elles ont su conserver. Les auteurs[13]écoféministes souhaitent l’instauration de nouvelles valeurs éthiques plus naturelles car plus proches de celles sensées avoir existé avant la religion patriarcale : le souci de l'amitié, la réciprocité dans les relations, la confiance, l'absence d'autoritarisme[14]. La solution pour un monde meilleur est donc d’avoir des pratiques nouvelles. C’est ce qui conduit les écoféministes décroissants à prôner des pratiques alimentaires non patriarcales, c'est à dire non carnivores. Les écoféministes font l’éloge d’un hypothétique matriarcat qui devient la représentation inversée des méfaits de la société moderne dite patriarcale.

 

La déesse Terre.

 

 Une auteure comme Charlène Spretnak illustre bien ce mélange d'anthropologie antique et d'utopie protestataire écolo-féministe. Après s'être intéressée aux mythologies préhelléniques, elle développe une théorie féministe, écologique et spiritualiste. Elle s'oppose aux valeurs patriarcales qui sont liées « à la vénération de la structure hiérarchique et de la compétition, la pratique de modes de relations qui impliquent soit une domination soit une soumission, l'aliénation par rapport à la nature, la répression de l'empathie et des autres émotions (...). Ces traits se manifestent chez quiconque, homme ou femme, choisit de se plier aux règles de la culture patriarcale »124. Charlène Spretnak utilise comme modèle les représentations du néolithique, où « la terre mère, les éléments et les animaux étaient respectés ». La période pré indo-européenne devient un argument politique « Je ne suggère pas que l'ère néolithique pré indo-européenne était parfaite, ni que nous devrions tenter d'y retourner. Cependant, leur art et les objets retrouvés apportent la preuve d'une compréhension raffinée de nos relations mutuelles avec la nature et ses cycles. Le respect de ces processus contextuels est pour nous riche d'enseignements sur le plan de la dualité »[15]. Cette période sert de mythe d'origine. On retrouve comme chez les décroissants une admiration des sociétés traditionnelles idéalisées. Cette représentation permet d'imaginer une culture post patriarcale sans angoisses existentielles où les « hommes vivraient leur état post orgasmique comme positif et découvriraient là une parabole du corps »[16]. Charlene Spretnak réactive le mythe de la Terre mère Gaia et entend avec la mise en place de groupes politiques les « Committees of Corespondance » développer un « populisme écologiste à fondement communautaire »[17], afin de promouvoir la coopération, le respect de la diversité, la non-violence, l'autodétermination locale et communautaire, la propriété collective, la spiritualité. Le matriarcat ou le pré-patriarcat permet à ces auteurs de penser un autre rapport de l'homme et de la femme à la nature, ainsi qu'un stade quasi utopique, où les conflits ainsi que l'autorité disparaissent. On peut s’intéresser avec attention aux propos de Charlene Spretnak, car Jacques Grinevald, cheville ouvrière du journal La décroissance et de L’écologiste, conseiller scientifique de la revue Silence et auteur de la préface de l’ouvrage La décroissance de Nicholas Georgescu-Roegen lui adresse un véritable panégyrique. Jacques Grinevald se lance dans une véritable ode « Le nom de Charlene Spretnak, je veux dire ce qu’il représente dans le monde des idées d’avant garde de la renaissance écologique »[18]. Il rajoute avec lyrisme « il est clair comme le souligne depuis des années Charlene Spretnak, qu’on ne peut séparer l’écologie politique et l’écologie spirituelle. […] Comme le disait le poète la femme est l’avenir de l’Homme. Notre Terre Mère, Gaia, notre Biosphère, notre nouvelle Matrie planétaire, est une nouvelle figure du sacré qui tient compte des générations futures et de la biodiversité nécessaire à l’existence même de la Biosphère[19]». Pierre Rabhi défend aussi cette alliance sacrée entre la Terre et l’homme : « Il y a alors une colère silencieuse, et l’anneau d’alliance qui réunit la terre, les plantes, les animaux et les hommes entre eux est rompu. »[20]et « les êtres humains les plus avisés savent que le chemin le plus juste passe par la reconstitution de l’anneau rompu »[21]. Terre Mère, femme mère même combat. C’est ce même type de propos que l’on retrouve aussi dans l’édito du numéro de la revue Silence consacré au sexisme « Alors plutôt que de vouloir favoriser - par discrimination positive, par l’aide au développement, autant de concepts trompeurs - le rattrapage des femmes, il serait plus adéquat d’aider les hommes à aller vers les valeurs d’entraide, d’amour de la vie et de coopération que les femmes ont su plus intelligemment conserver »[22]. Les femmes grâce à leurs qualités dites naturelles seraient plus à même de nous conduire sur les chemins de la nature et de la décroissance. Forcément puisqu’elles sont vues avec leur rôle maternel et leur attachement à la domesticité. On lira ainsi avec circonspection l’éloge du travail domestique faite par Madeleine Nutchey directrice de publication de la revue Silence « Les postes, on finira par les avoir, soyons pa­tientes et belles joueuses. Et puis on peut choisir de ne pas vouloir d'un pouvoir quelconque. Mais c'est un autre débat (à avoir). En somme, j'aimerais bien que l'on ose remettre certaines idées décriées à leur place ce n'est pas dévalorisant de laisser un boulot (souvent stupide) pour voir grandir un enfant, c'est une période fantastique à vivre pour le môme et pour sa mère. Faire le ménage permet d'avoir un lieu de vie plus sain et plus agréable, ce n'est pas plus bête qu'entrer des chiffres dans un ordinateur. Et la cuisine, ah la cuisine ! Sans être un grand chef (prestige tout masculin), on peut aimer la faire et se porter beaucoup mieux la fai­sant qu'en se bourrant de sandwichs, non ? Les humbles tâches quotidiennes (comme tout ce qui est manuel, métiers masculins ou féminins, stupidement dis­crédités) n'ont pas à être humbles, elles peuvent être glorieuses si on les accepte comme telles. Ou si on les aime, tout simplement » [23] . Les femmes sont aimées comme les gardiennes du temple de la tradition[24]. C’est d’ailleurs pourquoi, comme le pense Hervé René Martin[25] elles seraient très contentes de retourner à l’époque du lavoir où existait une vraie sociabilité évitant ainsi le « cancer de la mondialisation » qui les déculture et les éloigne de l’essentiel, leur nature, la nature. Cette conception écoféministe décroissante s’attaque donc au monde moderne à partir d’une critique de la raison et du capitalisme qui sont mélangés allègrement.

  L’écoféminisme décroissant: un retour de l’essentialisme.

 D’un point de vue féministe cette conception n’est pas acceptable, car ces auteurs reprennent les rhétoriques les plus réactionnaires et conservatrices du patriarcat qu’ils entendent dénoncer. Ils identifient la femme à la nature ce qui est une chosification et une matérialisation de la femme qui légitime sa domination. Colette Guillaumin[26]explique bien ce piège. L'idée de nature est une naturalisation de la position de dominé. La femme dominée est enfermée dans la matérialité et la nature, là où tout le reste est social. Collette Guillaumin affirme que la domination masculine a toujours poussé l'être du féminin comme pour tous les dominés à être dans la différence. Cette différence ontologique supposée exclut la femme de toute possibilité d'être une référence. Les femmes n'appartiendraient pas à l'espèce humaine mais seraient une espèce à part, une espèce naturelle. Les femmes sont ainsi exclues d'une ressemblance avec l'homme par le discours symbolique « Autrement dit nous acceptons quelque part - et même hélas nous revendiquons parfois - que nous serions naturellement "femmes", toutes et chacune l'expression bénéfique ou redoutable, suivant les opinions, d'une espèce particulière l'espèce femme définie par son anatomie, sa physiologie »[27]. Les féministes ont inventé et popularisé le terme de genre pour éviter ce piège. La notion de genre décrit les modes de construction culturels et sociaux des rapports de sexes pour justement dénaturaliser l’image des femmes. Les décroissants en vantant les qualités dites féminines sensées régénérer la société piétinent plusieurs décennies de mobilisations pour le droit des femmes. Et encore une fois le problème achoppe sur la délimitation du biologique et de la nature. Le cas de l’image des femmes pour les décroissants souligne bien cette limite.

  En définitive, c’est bien la conception de la nature présente chez les décroissants qui pose problème. Le concept de Nature vient du latin nascor, naître, vivre et du grec phusis qui fait allusion au végétal. Le rapport entre fertilité biologique et fécondité féminine est fort. La Terre est souvent conçue comme une grande mère et la femme souvent liée à l’ordre naturel. Cette relation est quasiment toujours reprise dans les conceptions philosophiques de la nature[28]. Clément Rosset dans son iconoclasme anti-naturalisme salutaire signale cette liaison. Il en dénonce aussi les limites. « Or, et ce dans toutes les langues et toutes les pensées du monde, l'idée de nature a toujours été assimilée à l'idée maternelle : la mère nature est à l'homme ce qu'est la mère au nouveau-né, un cadre, un milieu, un système de référentiels à qui en appeler en cas de perdition »[29]. On peut penser que devant les terreurs que le nouveau monde moderne a mis devant nous, certains écologistes ont donc décidé de décroître et de retourner dans les jupons machistes de mère Nature. Nous ne prendrons pas ce chemin pour promouvoir l’écologie.



En définitive, cette traversée de l’écologie décroissante et de ses présupposés malthusiens et écoféministes montre les limites de l’argument de la nature dans l’espace politique. Il semble bien que l’apport des sciences sociales est d’avoir déconstruit toute naturalisation des relations sociales, toute interprétation biologisante des comportements sociaux. Cette posture critique a ouvert un espace de discussion politique sur les caractéristiques de l’espace social plus juste et écologique que nous pouvons espérer. Car si les êtres humains ont une particularité c’est d’être des êtres de cultures construits par des socialisations, des configurations sociales et des artéfacts techniques. Ce sont donc ces configurations sociales et techniques que nous devons discuter et réfléchir collectivement.

L’écologie doit donc abandonner l’idée de décroissance et s’éloigner des rivages de la naturalité de l’ordre social sous peine d’échouer sur les rives nauséabondes du conservatisme de l’écologie profonde.  

[1] Revue qui a consacré aussi des articles aux violences faites aux femmes.

[2] « L’écoféminisme », in Silence, n°249, octobre 1999.

[3] « Toujours sexiste ? » in Silence, n°304, décembre 2003.

[4] Vandana Shiva, Maria Mies, Ecoféminisme, L’Harmattan, 1999, 368 p.

[5] J. Carol Adams, « Ecofeminism and the eating of animals » in HyDatia, 1991.

[6 ] Françoise D'Eaubonne, Les Femmes avant le patriarcat, Payot, Paris 1976, 239 p.

[7] Ibid, p 150.

[8] Ibid, p 199.

[9] Ibid, p 225.

[10] Patricia Jagentowicz Mills, « Feminism and ecology: on the domination of nature » in Hyvatia, 1991. [11] Karen J. Warren, « Feminism and Ecology : making connections » in Environmental Ethics, vol. 9, 1987.

[12] Michael E. Zimmerman, « Feminism, deep ecology and environmental ethics » in Environmental Ethics, 1987, Vol. 9, p 25.

[13] Val Plumwood, « Ecofeminism : an overview and discussion of positions and arguments », in Australasian Journal of Philosovhy, supplement to Vol., Juin 1986. Marti Kheel, « The liberation of Nature : A circular Affair », in Environmental Ethics, Vol. 7, 1985. Et aussi des auteurs comme Rosemary Radford Ruether, Susan Griffin, Elisabeth Dodson Gray, Ariel Kay Salleh

 

[14] Valeurs décrites par exemple par Elisabeth D. Gray dans Green Paradise ou dans Why the Green Nigger ? Re-Mything of Genesis, qui retrouvent celles, de la préhistoire.

[15] Charlene Spretnak, Les dimensions spirituelles de la politique écologique, Edition Jouvence, 1993, p 28.

[16] Ibid, p 44.

[17] Ibid, p 63.

[18] Ibid, p 81.

[19] Ibid, p 83.

[20] Pierre Rabhi, Parole de terre, ibid, p.141

[21] Ibid, p.142.

[22] « Toujours sexiste ? » in Silence, n°304, décembre 2003, p 3.

[23] Madeleine Nutchey, « Femmes, féminisme, sexisme etc. » in Silence , n°307, février 2004.

[24] On ne peut aussi qu’être étonné que la première des « surprise qui nous attend dans l’après pétrole » soit la disparition des contraceptifs. « Contraception : les moyens de contraception moderne, c’est surtout de la chimie. Il faudra trouver autre chose » in « Un plan orsec pour la fin du pétrole » , La décroissance, n°26, avril 2005, p. 9. Le propos est des plus surprenant et on peut bien se demander en quoi la raréfaction du pétrole amènerait à la fin des contraceptifs. En quoi cela serait le premier problème ?

[25] Hervé René Martin, ibid, « Les petites filles ont elles encore le droit de laver le linge à la rivière ? », p 55.

[26] Colette Guillaumin, « Pratiques du pouvoir et idée de Nature (1). L'appropriation des femmes » in "Questions féministes, février 1978, n0 2 et (2) « Le discours de la Nature » in Questions féministes, mai 1978, n° 3.

[27] Ibidem, p 19.

[28] Maurice Merleau Ponty, La Nature, Cours du collège de France, Seuil, 1995, 384 p.

[29] Clément Rosset, Logique du pire, PUF, Quadrige, Paris, 1993, pp 94 - 95.

 

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19 octobre 2008 7 19 /10 /octobre /2008 18:41

 

 

La crise écologique est là. Même les plus sceptiques ne peuvent en douter. Réchauffement climatique, pollutions croissantes, cancers en hausse constante, extinction de plus en plus rapide des espèces, raréfaction des ressources pétrolières. Face à ces destructions engendrées par notre système économique devenu fou, certains écologistes s’opposent au développement durable et parlent de plus en plus de décroissance. Comme si c’était l’unique solution. Mais la décroissance n’est pas seulement une remise en cause de la dépendance énergétique de notre système économique. Derrière ce mot vague de décroissance se cache une idéologie plus vaste aux alternatives plus que discutables. Au nom de l’anti-occidentalisme, de la critique du progrès et de la rationalité, nombre de décroissants défendent des thèses inquiétantes, sur la critique de la modernité, la place des femmes, la démographie, la respiritualisation de la société. C’est cette face cachée de la décroissance qu’explore cet ouvrage.

 Cyril Di Méo, élu et militant écologiste à Aix-en-Provence est aussi enseignant de Sciences Economiques et Sociales.

 «Cyril Di Méo grâce à la connaissance approfondie qu’il a à la fois des écrits des grands ancêtres de l’écologie politique et de ceux de la mouvance décroissanciste inscrit ce courant dans une histoire longue, en identifiant les origines et le cheminement de cette pensée. Il montre précisément la gravité des implications du discours décroissant, notamment vis-à-vis des pays du Sud et des femmes. Un ouvrage sans concession, mais aussi sans dérapages, Cyril Di Méo s’en tient toujours très précisément aux faits, aux écrits pour étayer ses conclusions. Il conclut d’ailleurs son ouvrage en indiquant que « l’écologie doit faire le pari de l’intelligence de la raison ». Et c’est bien ce à quoi il s’attelle fort utilement avec ce livre ». 

 Guillaume Duval, Rédacteur en chef d'Alternatives Economiques.

 

 ISBN: 2-296-01224-8

 

 17,50 euros

Achat en ligne

http://www.amazon.fr/gp/product/2296012248/ref=sr_11_1/171-1636061-8438610?ie=UTF8

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1 juillet 2007 7 01 /07 /juillet /2007 15:12

Critique ou accompagnement de la fin du salariat ?

Article publié dans Réforme juin 2007.

 

L’idée de décroissance a été introduite dans le débat public récemment. On retrouve ces thèses défendues par Pierre Rabhi, la revue Silence, l’association Ligne d’horizon, Silvia Perez Victoria, le romancier Hervé René Martin, les travaux de Serge Latouche, la revue L’Ecologiste et de sa colonne vertébrale Edward Goldsmith, auteur du livre « Le Tao de l’écologie », les associations de lutte contre la publicité telles que Casseurs de Pub et de la revue La Décroissance. Quatre revues, Silence, L’Ecologiste, La Décroissance et Casseurs de pub ont conquit une large audience au sein de la mouvance écologiste et alter-mondialiste. On peut se demander pourquoi cette idée a pu recevoir un tel accueil et ce qui peut gêner dans cette approche de l’écologie. Le concept de décroissance a un avantage il provoque le débat. Il suscite la polémique, en mettant de manière répétée l’accent sur l’utilisation des ressources naturelles. Mais il suscite aussi quelques inquiétudes quant à son attaque systématique du salariat et sa promotion récurrente de la « pauvreté » ou de la « simplicité ».

 

Les décroissants français mettent leurs pas dans ceux du mouvement pour la « simplicité volontaire », MSV, pour la « rétrogradation » lancé dans les années 90 aux Etats Unis, en Grande Bretagne et au Canada. Cette doctrine est théorisée par Duane Elgin, Juliet Schor, Cecile Andrews, Linda Pierce et Serge Mongeau. En France, on trouve des préconisations proches dans le manuel du décroissant, rédigé par Vincent Cheynet responsable de la revue Casseurs de Pub. Cette association reprend le concept de la revue Nord américaine Adbustrers lancée par Karn Lasn et initie la journée sans achat, la semaine sans télé et l’opération Noël sans cadeau inspirées par le mouvement de la simplicité volontaire. Vincent Cheynet fait un bréviaire des préconisations se résumant en dix points. Il faudra « 1 - Se libérer de la télévision. 2 - Se libérer de l’automobile. 3 - Refuser de prendre l’avion 4 - Se libérer du téléphone portable 5 - Boycotter la grande distribution 6 - Manger peu de viande 7 - Consommer local ». Ainsi on apprend qu’il ne faut plus consommer de produits venant de pays étrangers, qu’il faut remplacer les voitures par des charrettes à cheval, refuser les frigos, arrêter les ascenseurs, arrêter de manger de la viande, arrêter de consommer des couches jetables, utiliser des toilettes à litière sèche bio maîtrisée , supprimer les portables, les aspirateurs, les machines à laver…. souvent rejeter la ville et rejoindre des éco-villages. On voit ressurgir l’éloge des « exodes utopiques » des communautés des années 70. Ce sont d’ailleurs ces expériences que le dernier film de Pierre Carles, « Volem rien foutre al pais », met en exergue.

 

Avec un tel modèle de vie et de consommation, on ne s’étonne pas de voir le journal La Décroissance titrer en une de l’un de ses numéro « Vive la pauvreté ! ». Le slogan extrêmement provocateur a l’avantage de ne pas laisser insensible et de faire réfléchir sur les délires de notre hyper consommation. Mais comment prendre ce terme et quelle pertinence cet éloge de la pauvreté peut-il avoir dans l’espace politique actuel ? Les décroissants utilisent tour à tour le terme de « pauvreté » , « d’austérité » et de « simplicité » pour définir le mode de vie à suivre pour sauver la planète. Ils veulent comme Vincent Cheynet et Bruno Clémentin, « prendre le maquis de la pauvreté », c’est-à-dire « résister grâce à la pauvreté », l’austérité ou la frugalité. La notion de pauvreté relative est détournée au profit d’une conception religieuse de la pauvreté. L’idée de privation est inversée : c’est la consommation qui est théorisée comme une privation d’être. Ainsi, la richesse constitue une entrave à l’épanouissement personnel, l’ « enrichissement matériel devient nuisible ». La richesse est même perçue comme une « atteinte aux droits de l’homme ». Ceci, car les objets nous possèdent et nous aliènent. A partir de cet éloge de l’austérité ou de la simplicité volontaire, nombre de décroissants prennent pour référence le modèle de la vie de Gandhi ou la vie en éco-villages, dans la communauté de l’Arche sous le modèle de Lanza del Vasto sera prise en exemple. Ces communautés créées dans les années 60-70, entendent mettre en œuvre en Europe les leçons de l’ascétisme hindouiste et gandhien. De même la revue Silence consacrera certaines de ses couvertures à Gandhi en tant que précurseur de la décroissance et de la non-violence. Les communautés de l’Arche de Lanza del Vasto seront sans cesse citées en exemple, comme des éco-villages ayant redéfini un autre rapport aux valeurs occidentales et au développement. Ces hameaux vivent dans la pauvreté gandhienne. La filiation religieuse gandhienne est aussi revendiquée par le fondateur de l’écologie profonde Arne Naess. Elle est aussi clairement assumée par l’ancien diplomate et ministre ayant représenté l’Iran à l’ONU, Majid Rahnema. Dans son ouvrage « Quand la misère chasse la pauvreté » et dans ses nombreux articles, s’inspirant de Gandhi, il affirme qu’il faut vivre « au diapason du Dieu qu’[on s’est] choisi ». Ainsi, Majid Rahnema qui écrit régulièrement dans les revues La Décroissance et L’Ecologiste, valorise la pauvreté des sociétés traditionnelles, la « pauvreté conviviale des sociétés vernaculaires » qui assurent une subsistance minimale des individus membres d’une communauté lorsqu’ils ne sont pas « des populations déracinées et dépossédées de leurs richesses traditionnelles ».

 

En posant la question de la consommation sous l’angle de la simplicité, de l’austérité, les décroissants délégitiment toute revendication d’augmentation du pouvoir d’achat, vue comme une tentative de généralisation d’un mode de consommation insupportable pour la planète. De la préoccupation vis-à-vis de la pauvreté matérielle, on passe au problème de la pauvreté morale. Grâce à ce renversement, seule la faible consommation ou la limitation draconienne des besoins permet une « vie saine et naturelle ». L’éloge de la pauvreté renoue alors souvent avec les discours religieux et spirituels qui ont toujours irrigué un certain christianisme depuis Saint François d‘Assises. L’éloge de la pauvreté est alors une réintroduction de la question métaphysique dans le débat social. La critique du contrôle des désirs cultivés par le capitalisme pour en faire des besoins de consommation est légitime, mais doit elle amener à une négation du désir et un ascétisme à peine sécularisé ? Le capitalisme s’est nourri de la critique hédoniste de mai 68 et a capté la libération des désirs prônée par ce mouvement pour l’orienter vers l’acte de consommation. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut jeter le bébé avec l’eau du bain. Il ne faut pas refuser la libération du désir pour refuser les désordres des désirs organisés par l’ordre marchand dans les temples de la consommation.

 

Si l’on peut partager la remise en cause de l’exacerbation des désirs du capitalisme pour alimenter la société de consommation , on peut cependant se demander s’il n’y a pas quelques risques à promouvoir de tels concepts dans une société en crise économique. Ainsi le système fordiste est depuis plus de 20 ans, en profonde mutation, ce qui n’est pas sans effet sur la consommation. Nombre d’analystes s’accordent pour dire que depuis 20 ans nous sommes en train de passer d’une société fordiste à une société que certains appellent post fordiste ou post salariale. Ce passage s’amorce au milieu les années 70 à cause d’une diminution de l’efficacité du capital. Pour rétablir les taux de marge et répondre à cette crise du mode d’accumulation, les pays capitalistes sortent du système fordiste et remettent en cause les protections, les acquis du rapport salarial. Les contrats à durée indéterminée et la stabilité des travailleurs tendent à disparaître. Les règles et systèmes de protections sociales, assurance chômage, retraites, sécurité sociale tendent à se réduire. Laissant la place à des modes de plus en plus individualisés de protection. Toutes les anciennes formes de socialisation des richesses sont ébranlées dans leurs fondements. La flexibilité de la main d’œuvre s’accroît. Une grande partie de la population entre dans une zone de turbulence et de précarisation. Par contrainte de nombreuses personnes sont exclues de la société de consommation. Ainsi, on compte 1100 000 bénéficiaires du RMI en 2006, 285 000 contrats emploi solidarité dits CES en 2002. On dénombre, 137000 contrats emplois consolidés dits CEC et rien de moins que 2 261 000 chômeurs BIT en 2007. La mutation du salariat est on ne peut plus claire lorsqu’on constate qu’entre 1985 et 2003 le nombre de travailleurs intérimaires passe de 113 000 à 428 000 et le nombre de contrats à durée déterminée de 315 000 à 1 577 000. C’est aussi à partir des années 80 que les inégalités de revenus cessent de se réduire.

 

Sans accuser les décroissants d’être les destructeurs de la société salariale contemporaine, on peut se demander si la promotion d’une société de la « pauvreté », de la « simplicité volontaire » n’est pas décalée face à la situation actuelle. D’une part car elle semble être un moyen inefficace de lutter contre le démantèlement annoncé du salariat classique et de ses protections. D’autre part car voir les nouvelles utopies naissantes ressembler autant au futur tragique que nous annonce un capitalisme financiarisé et débridé n’est pas très réjouissant.

 

Cyril Di Méo

 

 

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22 janvier 2007 1 22 /01 /janvier /2007 09:33

Croître et décroître pour faire un vrai développement durable de qualité. 

Texte paru dans le journal Vivants, janvier 2007.

 

Au moment où Al Gore essaye de réveiller la planète pour lui montrer les dangers du réchauffement climatiques, les écologistes sont divisés sur les solutions à mettre en œuvre. Certains parlent de développement durable d’autres de décroissance. Ainsi nombre d’écologistes voient dans le mot d’ordre de décroissance une idée nouvelle et mobilisatrice qui remplacerait l’idée de développement durable. On peut le regretter car l’ambiguïté de ce terme, ses soubassements philosophiques et ses implications politiques ne sont pas à la hauteur de la crise écologique à venir.

 La notion de décroissance renvoie symboliquement à une image négative de diminution, de déclassement, de dévalorisation qui correspond hélas à une situation que vivent effectivement de plus en plus de personnes touchées par une précarisation croissante. Les partisans de la décroissance font l’éloge de la pauvreté, le n°23 du journal La Décroissance titrait ainsi « vive la pauvreté ». Cette posture interroge au moment où on compte 2,7 millions de chômeurs, 1 226 000 RMIstes et plus de 500 000 travailleurs intérimaires. La pauvreté, nombreux sont ceux qui la vivent et la subissent. De plus en plus de personnes doivent se contenter d’expédients pour survivre. On ne peut amener pas ces personnes à l’écologie en leur demandant de « vivre simplement » ou de faire de la « frugalité » ce qui pour eux ne peut être vécu que comme le maintien de leur précarité. L’écologie risque alors d’être considérée à tort comme une lubie de riches et une acceptation de la misère.

La cause écologique est à un moment où les préoccupations environnementales sont au plus haut dans les médias et le vécu des français. Mais ceci ne se traduit pas dans l’espace politique et les politiques publiques. La diffusion de la notion de décroissance entretient hélas ce phénomène à un moment crucial, car c’est une notion trop générale. Ainsi cette idée fait l’impasse sur l’idée que certains français ont besoin de croissance. En matière de services publics certaines zones du territoire ont besoin de plus de moyen pour faire face à la ghettoïsation, d’autres de plus bureaux postaux, d’infrastructures scolaires, d’espaces culturels et sportifs, d’équipements publics, ou d’autres encore de plus de soin (comme l’illustre les dernières statistiques sur la multiplication des étudiants ne se soignant pas).. etc. On constate que certains ont besoin de plus.. de croissance. Car contrairement au flou qu’entretiennent les décroissants les services non marchands des services publics sont comptés dans le produit intérieur brut, PIB, tant détesté. Ainsi la croissance mesure l’évolution de certaines productions marchandes dangereuses : production chimique, industrie de l’emballage, agriculture productiviste, industrie automobile…pour lesquels l’idée de décroissance est pertinente. Mais elle mesure aussi la production non marchande, éducation, services publics pour lesquels la décroissance est dangereuse. Alors l’opposition systématique au terme de croissance passe à côté d’une grande part de l’activité économique moderne si nécessaire à nos sociétés.

 Il apparaît aussi clairement que pour arriver à un objectif commun entre écologistes et décroissants, c’est à dire la réduction de notre empreinte écologique et la sortie de l’économie du pétrole, qu’il faille, au moins temporairement, de la croissance dans certains secteurs. Le slogan de décroissance devient alors contre productif. Ainsi il y a de quoi s’inquiéter quand se crée un parti pour la décroissance, qui préconise que « tout élu du Parti pour la décroissance […] participant à un exécutif, se met de lui-même en dehors du mouvement.» Ceci afin « d’insister sur le fait que le politique seul ne pourra que partiellement apporter de solution à la crise écologique, sociale et humaine, celle-ci nécessitant prioritairement une prise de conscience et une responsabilisation de l'ensemble des individus, et donc un changement de comportement à son échelle avant d'essayer d'en convaincre les autres. » Le discours sur la décroissance renvoie donc prioritairement l’écologie aux actions individuelles et refuse les luttes pour l’exercice réel de nouvelles politiques publiques. Cette posture n’est pas à la hauteur du changement civilisationnel que demande la crise écologique contemporaine. On le constate avec quelques exemples. Ainsi pour réduire les consommations d’énergie afin de limiter l’effet de serre il faut des mesures nationales et européennes d’investissement dans la consommation de capteurs solaires, de rénovation des bâtiments, de construction d’éoliennes, de recherche dans les biocarburants, de construction de chauffage urbain collectif par géothermie ou biomasse.. etc. De la même manière pour réduire l’effet de serre et sortir du tout bagnole.. nous avons besoin de plans régionaux et européens de développement du réseau ferré, fluvial et maritime. Ces investissements et la croissance induite sont un pari sur l’avenir et sur la réduction future de notre consommation d’espace et d’énergie.

Loin d’un mot d’ordre général de décroissance pour lequel « smalll is beautifull », les écologistes pour répondre réellement aux problèmes structurels de notre société doivent lutter pour la défense de politiques publiques ambitieuses. Et ils doivent faire pression électoralement sur les autres partis pour obtenir de vraies ruptures écologiques dans nos modes de production et de consommation. La création d’un vice premier ministre au développement durable serait un de ces signes forts.

Les Verts dans les collectivités où ils sont élus se battent, souvent avec abnégation, pour faire augmenter les budgets pour les transports en commun, les énergies renouvelables, les services publics… Le discours global de décroissance s’avère pour eux totalement contre productif. Car il délégitime les politiques publiques ambitieuses qui sont la clé d’une réelle transformation écologique de notre société. Pourtant nous avons un modèle européen qui existe. Ainsi Mona Sahlin, ministre suédoise du Développement durable, a lancé un véritable plan Marshal de sortie de l’économie pétrole par des investissements massifs (et donc de la croissance ) qui devrait dans 15 ans rendre quasi nulle la dépendance de son pays au pétrole. Cette démarche révolutionnaire devrait nous inspirer et nous rappeler qu’au-delà de la valorisation de pratiques individuelles écologistes, c’est pour mener des politiques publiques ambitieuses que les écologistes doivent se battre. Espérons que l’ingéniosité de nos voisins européens nous inspirera dans les mois à venir et souhaitons que si nous défendons la réduction, la décroissance, de certaines activités dangereuses et polluantes nous saurons aussi convaincre les autres forces politiques d’en faire croître d’autres, écologiques, pour changer d’ère.


Cyril Di Méo, Enseignant de sciences économiques et sociales et conseiller municipal d’Aix en Provence.

 

Jean Luc Bennahmias, Député européen et conseiller régional PACA

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14 décembre 2006 4 14 /12 /décembre /2006 13:56

Interview dans la revue ENSEMBLE n°21, décembre 2006.

Réchauffement climatique, catastrophes naturelles, fin du pétrole… Le futur promis par les spécialistes de l’environnement n’est guère réjouissant. Il est même effrayant. Pas étonnant dès lors que le thème de la décroissance ait gagné un écho important dans les médias et le grand public. Ces partisans appellent chacun d’entre nous à réduire drastiquement notre consommation directe et indirecte de matières, d’énergies et d’espaces.

L’idée peut paraître séduisante, elle est trompeuse selon Cyril Di Méo, élu écologiste aixois et professeur d’économie et de sciences sociales. Dans un livre intitulé « La face cachée de la décroissance », il montre pourquoi cette idée à priori séduisante est avant tout réactionnaire et même dangereuse.

Comment vous êtes vous intéressé au thème de la décroissance ?

C’est un sujet qui s’est répandu depuis quelque temps à la gauche de la gauche et dans les milieux écologistes. En creusant un peu, j’ai découvert une théorie beaucoup moins innocente qu’on ne pourrait le croire. Avec beaucoup d’angoisses, je me suis rendue compte à quel point les thèses de la décroissance étaient en totale opposition avec mes valeurs progressistes et universalistes.

 

 

 Quand a-t-on commencé à parler de décroissance ?

Cette idée a été introduite dans le débat public vers 2000, 2001 par certains partisans radicaux de l’écologie, autour de Pierre Rabhi, de la revue Silence, des travaux de Serge Latouche, de la revue L’écologiste et de sa colonne vertébrale Edward Goldsmith, auteur du livre Le Tao de l’écologie, des associations de lutte contre la publicité telles que Casseurs de Pub et de la revue La décroissance. Le concept de décroissance a conquis un espace social extrêmement important et ceci avec une facilité déconcertante, grâce à des stratégies éditoriales de choc. Ainsi quatre revues, Silence, L’écologiste, La décroissance et Casseurs de pub ont réussi à institutionnaliser en quatre à cinq ans un concept jusqu’alors marginal. En fait, ils ont occupé un espace sur lequel les écolos traditionnels ont souvent été très mauvais.

 Dans un monde menacé par le réchauffement, les catastrophes naturelles, la pénurie d’énergies fossile, le discours de décroissance ne paraît pas absurde…

Si le discours était seulement : réduisons notre empreinte écologique et sortons de la société de consommation, il n’y aurait pas de soucis. Les écolos expliquent cela depuis trente ans et ont inventé la notion de développement durable pour critiquer la croissance. Mais le problème, ce sont les thèses conservatrices véhiculées derrière ce concept.

Par exemple ?

Les décroissants confondent croissance et développement. En refusant de les séparer, ils refusent aussi toutes les évolutions sociales et culturelles de nos sociétés. Par exemple, l’un des théoriciens de la décroissance, Serge Latouche, affirme qu’il ne faut pas amener l’école et l’alphabétisation dans les pays en développement car ce serait une occidentalisation créant une société de croissance. Pour les décroissants, il ne peut pas y avoir de développement sans capitalisme. Et pourtant, il y a toute une partie du développement qui est orientée vers une production non-marchande. La lutte pour les droits des femmes, les systèmes de soin, la libération des individus des certaines contraintes collectives… Ce n’est pas rien quand même !

 Quels sont les autres aspects de la pensée décroissante ?

Les décroissants sont extrêmement malthusiens et cela me dérange. Pour nombre d’entre eux , le problème réside plus dans la croissance de la population que dans la répartition des richesses. Alors que pour ma part, la première question à résoudre, c’est la répartition des richesses. Je suis également gêné par le type de féminisme qu’ils défendent. Nombre de décroissants font l’éloge de la femme et de ses qualités proches de la nature, moins rationnelles et techniques que celles des hommes. Ainsi dans un ouvrage vendu à plus de 100 000 exemplaires, Graines de possibles, Pierre rabhi peut affirmer que « à [sa] connaissance il n’y a pas une seule femme qui ait inventé une bielle ou un engrenage ! » Les décroissants en vantant les qualités dites féminines sensées régénérer la société reprennent les clichés les plus éculés de l’image des femmes.

 Les décroissants amènent aussi des gens à prendre conscience des problèmes écologiques et à consommer différemment. C’est déjà pas mal…

En effet mais le souci, c’est que les décroissants sont persuadés que cela suffira, que la lutte politique n’est pas nécessaire ou qu’elle est secondaire. C’est ce qu’on appelle la théorie des petits gestes individuels. Mais quand on sait que la moitié de l’eau est consommée par les agriculteurs, fermer le robinet en se lavant les dents, c’est un geste citoyen, mais cela ne règlera pas le problème global des nappes phréatiques. Les décroissants prônent l’abandon de la voiture. Très bien aussi mais pour que cela soit possible, il faut un investissement important des politiques publiques dans les transports en commun sinon on culpabilise les individus sans leur rendre l’écologie accessible.

 En même temps, la décroissance n’est pas encore défendue par beaucoup de personnes. Où est le danger ?

De plus en plus de journaux grand public ouvrent leurs pages à la décroissance et aux décroissants. Un numéro spécial du Monde2, un portrait de Pierre Rabhi dans Libé, Télérama, une émission sur France Inter… Et dans les milieux militants c’est un sujet de discussion central. Le danger, c’est qu’ils orientent les débats sur des faux sujets. Les décroissants ne proposent pas une alternative collective mais des solutions individuelles, qui peuvent correspondre à un repli sur soi. Car si c’est certain qu’il faut décroître la production automobile et chimique, la publicité. Il  faut aussi faire croître les équipements en transports collectifs, investir dans la production d’énergies renouvelables ou la rénovation de bâtiments afin de réduire les consommations énergétiques. C’est ce qu’a fait la suède avec un véritable , plan Marshall d’investissements massifs pour sortir de l’économie pétrole. Ce qui est aussi gênant c’est que les décroissants refusent, le plus souvent, toute alternative économique. Pour eux, tout ce qui est économie sociale, développement durable, commerce équitable ou placements éthiques sont des oxymores. Par nature, ils considèrent que l’économie est capitaliste et ne peut pas être solidaire ou sociale. C’est une position dangereuse car cela nous prive de toutes les alternatives existantes.

Et comment les décroissants se situent-ils par rapport aux mouvements sociaux ?

Je n’ai jamais rien lu ou entendu de leur part sur les questions sociales, rien sur les sans-papiers, sur le mariage des homosexuels, les banlieues… Ca ne les intéresse pas : pour eux, les luttes sociales sont secondaires. Et de toute façon il faut sortir de la société salariale qui crée une société de consommation destructrice de l’environnement. Ils tiennent également des discours faisant l’éloge de la pauvreté choisie. Il nous appellent à « prendre le maquis de la pauvreté » ce qui interroge dans une société qui crée de plus en plus de pauvreté subie. A l’heure, où la précarité se répand et où de nombreuses personnes vivent le licenciement et le chômage très durement, c’est un discours problématique.

 D’après vous, quelle place ce discours va prendre dans la campagne présidentielle ?

J’ai bien peur qu’il ait une place importante. En fait, ce discours convient très bien au système libéral qui peut ainsi facilement renvoyer les écologistes à la caricature de l’ermite dans sa maison en paille, éclairée par une lampe à huile…

Quelques liens décroissants sur Internet

 L’institut d’études économiques pour la décroissance soutenable : http://www.decroissance.org

Site d’infos et d’échanges sur la décroissance et la simplicité volontaire : http://www.decroissance.info/

 Site du journal La décroissance hébergé par les Casseurs de pub : http://www.casseursdepub.net/journal/

 Site du Parti pour la décroissance : http://www.partipourladecroissance

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3 décembre 2006 7 03 /12 /décembre /2006 20:17

Décroissance : les raisons de l’opposition au développement durable.

Article paru dans Vertitude Magazine novembre-décembre 2006.

 

 L’idée de décroissance a été introduite dans le débat public récemment. On retrouve ces thèses défendues par Pierre Rabhi, la revue Silence, l’association Ligne d’horizon, Silvia Perez Victoria, le romancier Hervé René Martin, les travaux de Serge Latouche, la revue L’Ecologiste et de sa colonne vertébrale Edward Goldsmith, auteur du livre « Le Tao de l’écologie », les associations de lutte contre la publicité telles que Casseurs de Pub et de la revue La Décroissance. Quatre revues, Silence, L’Ecologiste, La Décroissance et Casseurs de pub ont institutionnalisé en quatre à cinq ans un concept jusqu’alors marginal. Elles ont conquit une large audience au sein de la mouvance écologiste et altermondialiste. Mais c’est à partir de représentations et thèses relativement contestables que se construisent ces argumentations. L’ouvrage de Serge Latouche  Le Pari de la décroissance [1] synthétise et résume les principales thèses décroissantes. Il trace les principaux axes de réflexion qui structurent ce courant.

 L’un des principaux axes d’argumentation des rhétoriques décroissantes est l’opposition au développement durable. On ne peut que s’interroger sur l’origine et le sens d’une telle attaque du développement durable. La réponse semble évidente : l’usage tellement galvaudé d’un terme qui sert aujourd’hui à toutes les stratégies marketing d’entreprises qui n’ont rien de protectrice de l’environnement. Et sur ce point, la critique décroissante touche souvent juste. Mais est ce la seule raison de cette critique systématique ? Non. Et Serge Latouche l’explique bien dans son ouvrage[2]. Ce promoteur de l’idée de décroissance montre comment la notion de décroissance est le mélange entre des réflexions écologiques et la reprise des travaux d’une « Internationale » de l’ « anti ou post-développement, dans la filiation d’Ivan Illich, Jacques Ellul et François Partant »[3] qui travaille et écrit depuis 40 ans. Serge Latouche indique clairement l’ennemi des décroissants, l’idéologie développementiste et ses défenseurs. Car « la différence est totale entre ceux qui, depuis les années 60, dénoncent l’imposture du développement et les « humanistes » qui s’en font les complices »[4] Car « le développement est en outre un concept « génétiquement » occidentalo-centré, il contient l’hubris du seul fait qu’il implique une absence de limites »[5] et « l’idéologie développementiste a été la plus grande arme de destruction massive « imaginée par le génie humain »[6] L’idée centrale des partisans de la décroissance apparaît clairement : refuser la différence entre croissance et développement pour refuser les mutations socio-culturelles du développement. C’est à dire la modernité et l’humanisme présent dans le Tiers-Mondisme classique. C’est ainsi que nombre de décroissants reprennent les thèses anti-institutionnalistes de Ivan Illich. Et au nom d’un relativisme culturel[7] refusent les mutations culturelles qu’entraînent la scolarisation ou les systèmes médicaux occidentaux. Le propos de Serge Latouche est clair : « Il y a dans cette proposition qui part d’un bon sentiment « vouloir construire des écoles, des centres de soin, des réseaux d’eau potable et trouver une autonomie alimentaire » un ethnocentrisme ordinaire qui est précisément celui de développement »[8]. Nombre de décroissants essayent de montrer comment les peuples colonisés ont été corrompus par l’économie, par la rationalité, le développement et donc par le capitalisme qu’ils ne connaissaient pas avant le contact avec l’Occident. Les processus généralisés d’acculturation liés à la mondialisation amèneraient à une uniformisation culturelle, une occidentalisation généralisée du monde que la notion de décroissance permet de rejeter. La décroissance met ses pas dans l’anti-mondialisation[9] plus que dans l’alter-mondialisme. La critique du développement durable est alors une critique douteuse du « mondialisme » et de l’universalisme des politiques de développement.

Si l’on suit encore Serge Latouche, on peut constater que cette critique du développement et du développement durable est aussi un moyen de réintroduire la question métaphysique au cœur des réflexions écologiques contemporaines. Serge Latouche le dit clairement. « Les hommes sont prêts à se donner à Gaia (personnification mythologique de la Terre) comme Gaia se donne à eux. En niant la capacité de régénération de la nature, en réduisant les ressources naturelles à une matière première à exploiter au lieu de la considérer comme un « ressourcement », la modernité a éliminé ce rapport de réciprocité. Renouer avec cette disposition d’esprit préaristotélicienne est sans doute la condition de notre survie »[10]. Ce qui l’amène comme nombre de décroissant à défendre une vision pré-moderne de la nature et une approche plutôt spirituelle de la défense de l’environnement. La décroissance renvoie à un nécessaire réenchantement[11] du monde. Car, quant à savoir si « l’entreprise de décolonisation de l’imaginaire permettant de réaliser cet objectif [de société de décroissance et de refus du développement durable] implique-t-elle une forme ou une autre de spiritualité ? » Serge Latouche répond que «  C’est possible ». Et cette dimension spirituelle Serge Latouche indique qu’« Il existe incontestablement ce qu'on pourrait appeler une «théologie de la décroissance». Spécialiste du développement et de la problématique de la diversité culturelle, j'ai été très souvent confronté à des «curés» ou ex-curés, catholiques ou protestants, théologiens ou pasteurs de l'église réformée comme Jacques Ellul et Gilbert Rist, Arnaud Berthoud, ex-pères blancs comme Michael Singleton, prêtres plus ou moins en rupture de ban comme Ivan Illich[…]. Ayant moi-même été présenté comme «un païen qui a la foi », peut-être, après tout, suis-je prédisposé pour transmettre aux miens, sous une forme profane, des messages prônés dans d'autres chapelles... […] Faut-il s'étonner de ces connivences entre nouvelles «hérésies» millénaristes et utopies sociales laïques ou en être choqué ? ». Pour lui, comme pour nombre de décroissants, cette fusion est au contraire positive. Et ainsi certaines thèses décroissantes en faisant la promotion de la « simplicité volontaire », de « l’austérité » renouent avec les théologies[12] de Gaïa la Terre Mère, les théories transcendantalistes de David Thoreau, les idées de Gandhi, la théologie de Saint François d’Assises qui prônent des ascèses personnelles. La critique du développement durable s’enracine alors dans une question métaphysique plus large que la défense de la cause environnementale. Avec tous les dangers que cela peut entraîner quant aux représentations culturelles et sociales qui vont avec. La défense fréquente de thèses  malthusiennes ou écoféministes très conservatrices l’illustre bien.

En creusant les racines philosophiques et théoriques de la décroissance il  apparaît donc clairement que si les décroissants s’attaquent avec une si forte virulence au « développement durable » c’est tout autant pour ses errements qui décrédibilisent la cause environnementale que pour la conception de l’ordre social et de la modernité qu’il véhicule. Par le type de réponses données à la crise écologique et les représentations sociales véhiculées, il n’apparaît pas pertinent de suivre les pistes ouvertes par l’idée de décroissance. Cependant ces discours extrêmes se nourrissent de l’inefficacité et de l’insuffisance des politiques environnementales actuelles. L’ampleur de la crise et la nécessité de réactions urgentes font consensus chez les défenseurs de l‘environnement. Il y a donc urgence à redéfinir un développement durable avec un principe de durabilité forte et à réaffirmer la priorité de politiques environnementales ambitieuses.

 Cyril Di Méo        Auteur de La face cachée de la décroissance, L’Harmattan, 2006.

 


[1] Serge Latouche, Le Pari de la décroissance, Fayard, 2006, p302.

[2] Ibid.

[3] Ibid. p.24.

[4] Ibid. p.129.

[5] Ibid. p.133.

[6] Ibid. p134.

7] On notera la démarcation faite sur ce point par Paul Ariès et Vincent Cheynet.

[8] Serge Latouche, Et la décroissance sauvera le Sud  in Le Monde diplomatique, novembre 2004.

[9] Jean Jacob, L’anti-mondialisation ; aspects méconnus d’une nébuleuse, Berg international éditeurs, 2006, 244p.

[10] Serge Latouche, Le Pari de la décroissance, Fayard, 2006, p.20.

[11] Ibid. p.282.

[12] Cyril Di Méo, Les spiritualités de la décroissance, in Les Cahiers de L’Atelier, à paraître, décembre 2006.

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14 octobre 2006 6 14 /10 /octobre /2006 11:48

Les spiritualités de la décroissance.

Paru dans Les cahiers de l'Atelier de décembre 2006.


Les thèses décroissantes sont bien plus qu’une interrogation pour la défense de l’environnement. La remise en cause de l’augmentation de la production et de la consommation s’accompagne souvent d’un discours sur le « vivre mieux » , le « vivre autrement ». Ainsi avec la critique de la croissance il s’agit très souvent d’une remise en cause des modalités du développement c’est-à-dire des transformations sociales et culturelles des sociétés modernes. Les décroissants renouent alors avec des visions du monde très particulières. Ceci apparaît nettement quand on essaye d’expliciter au nom de quoi le développement est critiqué. Ce que l’on observe alors est une forte dimension « religieuse » ou « spirituelle » des pensées de la décroissance. Ainsi, c’est souvent, au nom de valeurs spirituelles, au nom des forces inhérentes à la nature que nombre des auteurs décroissants entendent critiquer notre monde moderne et sa valorisation de la consommation. La critique de la croissance est une critique d’une société privée de sens, détachée par la technologie d’une ontologie structurante. Les thèses de l’après développement et de la décroissance entendent alors recourir au ré-enchantement du monde par une quête de l’ascétisme pour sortir de la société matérielle de croissance. Vincent Cheynet, fondateur de Casseurs de pub qui publie le journal La Décroissance, reprend cette idée lorsqu’il évoque les dix principes de la décroissance. 9ème point : « Développement personnel : La société de consommation a besoin de consommateurs serviles et soumis qui ne désirent plus être des humains à part entière. Ceux-ci ne peuvent alors tenir que grâce à l’abrutissement, par exemple, devant la télévision, les "loisirs" ou la consommation de neuroleptiques (Proxac). Au contraire, la décroissance économique a pour condition un épanouissement social et humain. S’enrichir en développant sa vie intérieure. Privilégier la qualité de la relation à soi et aux autres au détriment de la volonté de posséder des objets qui vous posséderont à leur tour. Chercher à vivre en paix, en harmonie avec la nature, à ne pas céder à sa propre violence, voilà la vraie force ». Ainsi, Vincent Cheynet considère que « nous vivons dans la profanation continuelle du sacré ; le sacré c’est à dire les valeurs : le partage, la tolérance, l’amitié, et dans la sacralisation du profane : la technique, la consommation ou l’argent. Et l’humain ne vit pas sans sacré ». C’est la nature de ce sacré qui nous questionnera dans cet article. Quelle est l’origine des thèses spirituelles à partir desquelles s’envisage ce « ré-enchantement » du monde ? Dans les revues, L’Écologiste, Silence ou La décroissance, fers de lance de la promotion de ce concept, on trouve tour à tour des éloges des croyances en Gaia la Terre Mère, des panégyriques d’un certain christianisme « primitif », et des présentations du transcendantalisme gandhien. On essayera de voir comment ces doctrines peuvent être utilisées dans une critique de la société technicienne de croissance. Et on s’interrogera sur ce qui fait l’unité de cet ensemble a priori hétéroclite

Les thèses décroissantes sont bien plus qu’une interrogation pour la défense de l’environnement. La remise en cause de l’augmentation de la production et de la consommation s’accompagne souvent d’un discours sur le « vivre mieux » , le « vivre autrement ». Ainsi avec la critique de la croissance il s’agit très souvent d’une remise en cause des modalités du développement c’est-à-dire des transformations sociales et culturelles des sociétés modernes. Les décroissants renouent alors avec des visions du monde très particulières. Ceci apparaît nettement quand on essaye d’expliciter au nom de quoi le développement est critiqué. Ce que l’on observe alors est une forte dimension « religieuse » ou « spirituelle » des pensées de la décroissance. Ainsi, c’est souvent, au nom de valeurs spirituelles, au nom des forces inhérentes à la nature que nombre des auteurs décroissants entendent critiquer notre monde moderne et sa valorisation de la consommation. La critique de la croissance est une critique d’une société privée de sens, détachée par la technologie d’une ontologie structurante. Les thèses de l’après développement et de la décroissance entendent alors recourir au ré-enchantement du monde par une quête de l’ascétisme pour sortir de la société matérielle de croissance. Vincent Cheynet, fondateur de qui publie le journal , reprend cette idée lorsqu’il évoque les dix principes de la décroissance. 9 point : « Développement personnel : La société de consommation a besoin de consommateurs serviles et soumis qui ne désirent plus être des humains à part entière. Ceux-ci ne peuvent alors tenir que grâce à l’abrutissement, par exemple, devant la télévision, les "loisirs" ou la consommation de neuroleptiques (Proxac). Au contraire, la décroissance économique a pour condition un épanouissement social et humain. S’enrichir en développant sa vie intérieure. Privilégier la qualité de la relation à soi et aux autres au détriment de la volonté de posséder des objets qui vous posséderont à leur tour. Chercher à vivre en paix, en harmonie avec la nature, à ne pas céder à sa propre violence, voilà la vraie force ». Ainsi, Vincent Cheynet considère que « nous vivons dans la profanation continuelle du sacré ; le sacré c’est à dire les valeurs : le partage, la tolérance, l’amitié, et dans la sacralisation du profane : la technique, la consommation ou l’argent. Et l’humain ne vit pas sans sacré ». C’est la nature de ce sacré qui nous questionnera dans cet article. Quelle est l’origine des thèses spirituelles à partir desquelles s’envisage ce « ré-enchantement » du monde ? Dans les revues, , ou fers de lance de la promotion de ce concept, on trouve tour à tour des éloges des croyances en Gaia la Terre Mère, des panégyriques d’un certain christianisme « primitif », et des présentations du transcendantalisme gandhien. On essayera de voir comment ces doctrines peuvent être utilisées dans une critique de la société technicienne de croissance. Et on s’interrogera sur ce qui fait l’unité de cet ensemble a priori hétéroclite

Éloge de la Terre Mère

 La vision d’une Terre Mère sacrée représentant un cosmos sacralisé où homme et nature vivent en harmonie de manière « homéothélique » est une des composantes du rapport au sacré des décroissants. Les principaux représentants de cette vision d’une écologie profonde sont Edward Goldsmith, Pierre Rabhi, Jacques Grinevald et Herve René Martin. Pour Edward Goldsmith, directeur de la revue L‘Écologiste, auteur du Tao de l’écologie, « l’écologie est une foi » et elle doit refléter les valeurs de la biosphère. Car le « psychisme de l’homme est mal adapté au paradigme scientifique et économique ». Pour cet auteur, dont la revue joue un rôle central dans la promotion du concept de décroissance, « l’homme qui est par nature un chasseur cueilleur » est détourné de son ordre naturel par le développement économique, coupable d’augmenter la « désadaptation psychique » et cognitive des êtres humains. Ils sont ainsi détournés de l’ordre naturel, par essence hiérarchisé et stable. « L’ordre comme l’avait bien compris l’homme traditionnel, est une caractéristique essentielle de la hiérarchie gaïenne ». Edward Goldsmith entend alors développer une écologie non darwinienne. Le darwinisme est rejeté car il conçoit l’environnement naturel dans lequel vivent les espèces de manière non finalisée, trop « anonyme ». Il désacralise le cosmos et la vision téléologique du monde que suppose la cosmogonie décroissante. Darwin, qui ose « voir du hasard dans la constitution de l’ordre », n’est pas assez religieux. Il enracine sa défense de la nature en dehors de la science et lutte contre les environnementalistes qui « cherchèrent à discréditer le concept d’équilibre de la nature ». L’écologie ne peut être que « subjective », « chargée d’émotion », c’est une foi. La nature est un tout ordonné avec une morale intrinsèque. Refuser le développement et décroître est le seul moyen de limiter les processus « anti-évolutifs » que sont le progrès et le développement économique. La décroissance est le moyen de se replonger dans le flux vital de la Terre Mère et l’ordre cosmique.

La vision d’une Terre Mère sacrée représentant un cosmos sacralisé où homme et nature vivent en harmonie de manière « homéothélique » est une des composantes du rapport au sacré des décroissants. Les principaux représentants de cette vision d’une écologie profonde sont Edward Goldsmith, Pierre Rabhi, Jacques Grinevald et Herve René Martin. Pour Edward Goldsmith, directeur de la revue , auteur du , « l’écologie est une foi » et elle doit refléter les valeurs de la biosphère. Car le « psychisme de l’homme est mal adapté au paradigme scientifique et économique ». Pour cet auteur, dont la revue joue un rôle central dans la promotion du concept de décroissance, « l’homme qui est par nature un chasseur cueilleur » est détourné de son ordre naturel par le développement économique, coupable d’augmenter la « désadaptation psychique » et cognitive des êtres humains. Ils sont ainsi détournés de l’ordre naturel, par essence hiérarchisé et stable. « L’ordre comme l’avait bien compris l’homme traditionnel, est une caractéristique essentielle de la hiérarchie gaïenne ». Edward Goldsmith entend alors développer une écologie non darwinienne. Le darwinisme est rejeté car il conçoit l’environnement naturel dans lequel vivent les espèces de manière non finalisée, trop « anonyme ». Il désacralise le cosmos et la vision téléologique du monde que suppose la cosmogonie décroissante. Darwin, qui ose « voir du hasard dans la constitution de l’ordre », n’est pas assez religieux. Il enracine sa défense de la nature en dehors de la science et lutte contre les environnementalistes qui « cherchèrent à discréditer le concept d’équilibre de la nature ». L’écologie ne peut être que « subjective », « chargée d’émotion », c’est une foi. La nature est un tout ordonné avec une morale intrinsèque. Refuser le développement et décroître est le seul moyen de limiter les processus « anti-évolutifs » que sont le progrès et le développement économique. La décroissance est le moyen de se replonger dans le flux vital de la Terre Mère et l’ordre cosmique.

 Pierre Rabhi, suit cette logique dans son ouvrage Parole de terre. Une initiation africaine, où il prône un « retour à la Terre Mère », afin de retrouver le « Grand Ordonnateur ». Pour Pierre Rabhi , l’écologie est un retour spirituel à la terre, un « recours à la terre ». Et il n’entend pas faire de métaphore, il le dit très clairement le cosmos est un « Univers silencieux d’une extrême complexité, siège d’une activité intense générée par des micro-organismes, levures, champignons, vers de terre … etc., elle est régie par une sorte d’intelligence mystérieuse et immanente. C’est dans ce monde discret que s’élaborent, comme dans un estomac, les substances qui permettront aux végétaux de se nourrir, de s’épanouir pour se reproduire, et c’est aux végétaux que les humains et les animaux doivent leur propre survie. Il est donc urgent de reconnaître que la dénomination « terre-mère » n’est pas une métaphore symbolique ou poétique, mais une évidence objective. » Cette vision s’inscrit dans une spiritualité profonde. Il le dit très dans une interview donnée à la revue Silence. « Pour moi la spiritualité est totalement implicite. Ma propre vie ne peut se concevoir sans cela. Mon retour à la terre se concevait sur la base d’une dimension dite spirituelle ». L’écologie doit renouer avec les valeurs féminines de mère nature contre le déracinement causé par le développement technique inspiré des valeurs masculines de la rationalité. Pierre Rabhi est d’ailleurs créateur du « Mouvement “Appel pour une insurrection des consciences” » qui pose le thème de la perte de spiritualité comme problème central de la société occidentale.

 On retrouve des thèses assez proches aujourd’hui aux Etats-Unis avec des théologiens comme Matthew Fox. Cet ancien moine dominicain condamné par le Vatican est le théoricien d’un christianisme cosmique lié à Gaia, la Déesse Terre. On trouve d’ailleurs ce mélange chez nombre de décroissants. On constate une certaine fascination pour les mythes des déesses antiques et des religions supposées « matriarcales ». Les figures des Déesses Mère ou de la Terre Mère qui renouent avec une forme de panthéisme ou de paganisme autour de « Gaia » et de l’ordre naturel. Il s’agit de vanter l’alliance naturelle entre les divinités féminines et l’homme. Un ordre fusionnel naturel où l’homme est inséré est fantasmé. Cette vision est aussi partagée par un auteur comme Jacques Grinevald membre de la rédaction du journal La Décroissance qui défend l’écoféminisme et Gaia. Les écoféministes vont lutter contre la séparation entre humains et non-humains qu’ils estiment être des catégories symboliques masculines. L’être humain est dénaturé par la technique. Il aurait été artificialisé à cause de l’ambition masculine de sortir de sa condition animale. Pour les écoféministes, ce monde artificiel et technique qui est sous l'autorité masculine a été créé par l’homme. L'homme aurait éradiqué et masqué son attache corporelle et émotionnelle naturelle que les femmes, elles, ont su conserver. L’homme aurait créé un système symbolique permettant de dominer les femmes et la nature. Ainsi, pour Pierre Rabhi, dans son livre d’entretien avec Nicolas Hulot Graines de possibles, il explique que la nature masculine technique l’aurait emporté sur la nature naturelle et non technique des femmes car « à [sa] connaissance, il n’y a pas une seule femme qui ait inventé une bielle ou un engrenage ! ». C’est pourquoi on assisterait à une « dégénérescence de l’espèce », un délitement de l’organisation sociale, suite au triomphe de la modernité qui a détruit les structures sociales traditionnelles qui privilégiaient les valeurs dites féminines. Pierre Rabhi défend aussi cette alliance sacrée entre la Terre et l’homme : « Il y a alors une colère silencieuse, et l’anneau d’alliance qui réunit la terre, les plantes, les animaux et les hommes entre eux est rompu. » et « les êtres humains les plus avisés savent que le chemin le plus juste passe par la reconstitution de l’anneau rompu ». Les auteurs écoféministes souhaitent l’instauration de nouvelles valeurs éthiques plus naturelles car plus proches de celles sensées avoir existé avant la religion patriarcale : le souci de l'amitié, la réciprocité dans les relations, la confiance, l'absence d'autoritarisme. Charlène Spretnak, qui est une des principales théoriciennes aux Etats-Unis de l’écoféminisme, utilise comme modèle les représentations du néolithique où « la terre mère, les éléments et les animaux étaient respectés ». La période pré indo-européenne devient un argument politique « Je ne suggère pas que l'ère néolithique pré indo-européenne était parfaite, ni que nous devrions tenter d'y retourner. Cependant, leur art et les objets retrouvés apportent la preuve d'une compréhension raffinée de nos relations mutuelles avec la nature et ses cycles. Le respect de ces processus contextuels est pour nous riche d'enseignements sur le plan de la dualité ». C’est encore une représentation d’un ordre fusionnel qui est au cœur de ces analyses. On peut s’intéresser avec attention aux propos de Charlène Spretnak, car Jacques Grinevald, cheville ouvrière du journal La Décroissance et de L’Ecologiste, conseiller scientifique de la revue Silence et auteur de la préface de l’ouvrage La Décroissance de Nicholas Georgescu-Roegen, lui adresse un véritable panégyrique: « il est clair comme le souligne depuis des années Charlène Spretnak, qu’on ne peut séparer l’écologie politique et l’écologie spirituelle. […] Comme le disait le poète la femme est l’avenir de l’Homme. Notre Terre Mère, Gaia, notre Biosphère, notre nouvelle Matrie planétaire, est une nouvelle figure du sacré qui tient compte des générations futures et de la biodiversité nécessaire à l’existence même de la Biosphère».

.Un certain christianisme.

Cette communion dans la Grande Terre Mère n’est pas incompatible avec un certain christianisme. Ainsi on verra aussi à plusieurs reprises des thèses chrétiennes, utilisées dans la galaxie décroissante. Ceci tout d’abord chez les trois pères fondateurs de l’écologie Jacques Ellul, Bernard Charbonneau et Ivan Illich. Ces trois auteurs ont écrit des « théologies » de la technique extrêmement proches, même si Jacques Ellul était protestant, Bernard Charbonneau « agnostique » ou « post-chrétien » et Ivan Illich prêtre catholique. D’abord Jacques Ellul et Bernard Charbonneau. Ils s’inscrivent dans la philosophie personnaliste des années 30. Et ils resteront fidèles à cette analyse toute leur vie.


Bernard Charbonneau dans Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, Le système et le Chaos ou Je fus explicite les bases théologiques de sa pensée. Pour lui l’Homme a besoin de Nature et de liberté, ce que le développement ne permet pas. Car le développement industriel et technique est une Grande Mue que l’on peut assimiler à un processus d’objectivation et de rationalisation du monde. Or pour lui ce «développement incontrôlé menace l'homme dont l'esprit s'incarne en un corps » . Au nom de la défense de la personne c’est-à-dire d’une entité ou vie matérielle et transcendante seraient pleinement liées, il critique la dépossession technique par le système symbolique qu’est la science. Perte de liberté qui est pour lui insupportable. Dans certains cas cette recherche de liberté ira, pour lui, même, jusqu’à la critique des doctrines religieuses accusées de participer à cette dépossession de la personne en sous-estimant la force du vécu. C’est d’ailleurs ce que développe Charbonneau dans Nicolas Berdiaeff : le chrétien, individu ou personne ? où s’inscrivant dans la tradition chrétienne il met au cœur de sa critique du développement, l’incarnation. Pour lui la liberté est l’Esprit se faisant chair. Dans une logique qui prend le Christ pour modèle de transcendance en action, en incarnation, il défend qu’être libre c'est accepter et non fuir la tension entre un impératif spirituel et les difficultés à l'incarner dans la nature et dans la société. Or cela seul un individu peut le réaliser dans sa vie : « entre le réel et la terre, entre l'idéal et le réel, il faut un médiateur et il n'y en pas d'autre qu'un homme ; pour s'incarner l'esprit n'a jamais usé d'autre biais » Cette thèse se rattache au souhait d’une incarnation ici et maintenant du corps du Christ. C’est un appel à la perfection divine ici bas. A l’axe vertical de la croix Charbonneau préfère l’axe horizontale d’une incarnation historique de l’Esprit, une mise en pratique de l‘Esprit.


On retrouve cette analyse chez Jacques Ellul. Dans la moitié de son œuvre qui est théologique, il s’interroge sur la perte de sens du monde moderne et sur la dépossession symbolique et spirituelle de l’homme moderne à cause de la technique. Dans Présence au monde moderne, Les nouveaux possédés, Sans feu ni lieu : signification biblique de la Grande Ville, La parole humiliée etc. Jaques Ellul théorise un refus du développement et de la croissance qui structure aujourd’hui encore l’argumentation décroissante. Pour lui la technique s’inscrit dans un système de croyances basé sur le mythe de la Raison et du Progrès. La science est de l’orgueil, un déni de la mort lié à l’ abandon de la spiritualité et à une perte du sens du sacré. L’homme pense pouvoir lutter contre sa finitude en analysant et objectivant le cosmos de manière à le maîtriser et le prévoir. Musique, art contemporain, publicité etc. Ellul essaye de montrer comment toutes les activités humaines ont perdu leur sens en se technicisant. C’est un vrai processus de désincarnation qu’il décrit. Or « Dieu s'est incarné, ce n'est pas pour que nous le désincarnions ». Ellul appelle donc ses lecteurs à sortir du système technicien. Et la réponse à l’ensemble de ses méfaits ne peut se faire qu’une conversion spirituelle. L’écologie est alors consubstantielle d’une reconstruction spirituelle des « personnes ».

On retrouve cette analyse chez Jacques Ellul. Dans la moitié de son œuvre qui est théologique, il s’interroge sur la perte de sens du monde moderne et sur la dépossession symbolique et spirituelle de l’homme moderne à cause de la technique. Dans , , , etc. Jaques Ellul théorise un refus du développement et de la croissance qui structure aujourd’hui encore l’argumentation décroissante. Pour lui la technique s’inscrit dans un système de croyances basé sur le mythe de la Raison et du Progrès. La science est de l’orgueil, un déni de la mort lié à l’ abandon de la spiritualité et à une perte du sens du sacré. L’homme pense pouvoir lutter contre sa finitude en analysant et objectivant le cosmos de manière à le maîtriser et le prévoir. Musique, art contemporain, publicité etc. Ellul essaye de montrer comment toutes les activités humaines ont perdu leur sens en se technicisant. C’est un vrai processus de désincarnation qu’il décrit. Or « Dieu s'est incarné, ce n'est pas pour que nous le désincarnions ». Ellul appelle donc ses lecteurs à sortir du système technicien. Et la réponse à l’ensemble de ses méfaits ne peut se faire qu’une conversion spirituelle. L’écologie est alors consubstantielle d’une reconstruction spirituelle des « personnes ».

Pour Ellul, le refus du système technicien et de tous les aspects du monde moderne se fait au nom de la liberté que crée l’Evangile. L’être humain doit se retrouver grâce à la foi. S’inspirant de l’Ecclésiaste et considérant que « vanité, tout est vanité », Ellul estime que c’est dans l’ascétisme que se trouve l’alternative au système technicien. Elle peut avoir lieu ici et maintenant car «Jésus-Christ dans son incarnation apparaît comme le moyen de Dieu, pour le salut de l'homme, et pour l'établissement du Royaume de Dieu. Mais là où est Jésus-Christ là est aussi ce salut et ce royaume » mais pas dans un cadre politique. Pour Ellul, l'homme occidental moderne pense à tort que tous les problèmes sont susceptibles d'une solution par la politique, laquelle devrait réorganiser la société. Or elle ne permet pas de répondre aux problèmes personnels, celui du bien et du mal, du vrai et du juste, du sens de sa vie, de la responsabilité devant la liberté... Or ce dont ont besoin les individus c’est d’une re-symbolisation qu’empêche la technique et la politique.

 Cette vision est très proche de l’analyse de Ivan Illich. Cet ancien prêtre catholique, concentre sa critique sur les dispositifs institutionnels : l’école, le système médical, le système économique. Dans ses nombreux ouvrages Libérer l’avenir, Une société sans école , Energie et équité , La convivialité  et Némésis médicale il dénonce des institutions qui dépersonnalisent les individus et les soumettent à des corps de spécialistes. En créant un individualisme forcené et en uniformisant les individus ces méga-machines empêchent la pleine émancipation des individus. L’énergie personnelle et spirituelle des individus est captée par ces dispositifs technicisés qui humilient la chair de l’homme. C’est pourquoi Illich s’oppose à la croissance et répertorie cinq menaces portées à la population de la planète par le développement industriel : « 1. La sur-croissance menace le droit de l'homme à s'enraciner dans l'environnement avec lequel il a évolué. 2. L'industrialisation menace le droit de l'homme à l'autonomie dans l'action. 3. La surprogrammation de l'homme en vue de son nouvel environnement menace sa créativité. 4. La complexification des processus de production menace son droit à la parole, c'est-à-dire à la politique. 5. Le renforcement des mécanismes d'usure menace le droit de l'homme à sa tradition, son recours au précédent à travers le langage, le mythe et le rituel ». La technique et la croissance qu’elle engendre, nient l’unité charnelle de la vie et empêchent une structuration symbolique autonome. La construction d’un système de symboles extérieurs à l’homme et rationalisés permet l’émergence de divers corps de spécialistes se servant de leur savoir pour dominer les individus. Dans ce système industrialisés l’homme a perdu tout sens du monde. Cette complexification organisationnelle et symbolique de la vie se retourne contre les individus et crée une véritable « contre-productivité ». Les vies des individus n’ont plus de sens. En segmentant les activités, en rationalisant les organisation, en spécialisant les compétences les individus perdent tout sens de l’existence. Il faut donc retrouver le sens de la « convivialité » que permet une vie simple sans intermédiaires techniques. C’est d’ailleurs le titre d’un de ses ouvrages La perte des sens republié récemment par les décroissants.

 Cette vision se retrouve aussi dans l’éloge de Saint François d‘Assises par nombre de décroissants. François de Ravignan affirme d’ailleurs : « On pouvait cependant trouver un bel exemple de cette responsabilité, exprimée dans le langage de la fraternité avec tous les êtres vivants, dans la tradition inaugurée au début du XIIIème siècle par François d'Assise, qui s'exprime si merveilleusement dans son Cantique du Soleil et qui s'est tant bien que mal transmise à travers les communautés qu'il a fondées. Le monde occidental dans son ensemble a pris hélas une autre voie ». Propos qui sera repris par Sophie Divry et Jacques Grinevald dans le numéro 25 de La Décroissance où ces auteurs affirment que « n’en déplaisent aux athées, l’écologie a un saint patron : François d’Assise ».

L’ontologie religieuse répond à la dissolution capitaliste dans la multitude des identités et du pouvoir. L’éloge de la pauvreté volontaire au nom de la spiritualité, la recherche d’une incarnation et de la construction or de la société technicienne de personne amène les décroissants à renouer en définitive un « christianisme primitif et sans église » que l’on retrouve dans la tradition du Libre Esprit. Cette doctrine trouve ses racines dans la doctrine hérétique vaudoise (XIIème siècle) défendue par Pierre Valdo. Ce riche marchand renonce à ses biens et vante l’ascétisme, ce qui produira son succès. En réaction, l’Eglise catholique développe une analyse proche : la doctrine franciscaine. C’est la même tradition qui produit le Joachimisme, tiré de la branche « spirituelle » franciscaine inspirée de Joachim de Flore et qui radicalise cette idée de pauvreté volontaire. On retrouve tout au long de l’histoire, cette posture avec des mouvements en appelant au christianisme primitif et à sa pauvreté, que ce soient les apostoliques inspirés par Gerardo Segratti, boutiquier de Parme renonçant à ses biens, les taborites, les alumbrados ou les adamites. Il s’agit en définitive de modèles privilégiant la venue ici bas du Royaume de Dieu. Des modèles favorisant l’Incarnation christique. Une vision spirituelle basée sur des pratiques quotidiennes.

Cette valorisation de pratiques spirituelles se retrouvent aussi dans la valorisation dans les milieux décroissants de Gandhi.

 Gandhi et Thoreau les sagesses entre Orient et Occident.

 Gandhi et David Thoreau sont deux autres figures centrales inspirant les décroissants. David Thoreau est un pionnier de l’écologie américaine. Après avoir lu le livre fondateur de l’hindouisme, le Bhagavad Gita, il rejoint la forêt de Walden, dans le Massachusetts, pour vivre la pureté naturelle non dégradée par la civilisation. Sa doctrine s’inspire aussi des thèses de l’anglais John Ruskin, critique d’art et représentant avec le pasteur Ralph Waldo Emerson du transcendantalisme aux Etats-Unis. Le transcendantalisme considère qu'il existe un esprit commun à tous les hommes. Il présuppose une nature où « l'esprit » irrigue l’ensemble des éléments naturels, dont l’homme n’est qu’une partie. Chaque individu est en même temps l'Univers. Il lui faut pour cela avoir confiance en lui et rompre avec un monde où « tous les hommes se targuent d'améliorer la société, mais aucun homme ne s'améliore ». Cette doctrine est mélangée par Gandhi avec l’hindouisme, qui postule aussi un ascétisme et une unicité divine du monde vivant, végétal, animal ou humain. Cette vision spirituelle n’est pas très éloignée du christianisme primitif de Léon Tolstoï, auteur connu pour ses romans mais assez peu pour l’influence qu’il a eu sur Gandhi par sa correspondance. Tolstoï qui abandonne son mode de vie bourgeois pratiquera un ascétisme paysan à la fin de sa vie en vantant ce christianisme primitif.

A partir de cet éloge de l’austérité ou de la simplicité volontaire, nombre de décroissants prennent pour référence la vie de Gandhi. Par exemple dans le journal La Décroissance, la vie en écovillages dans la communauté de l’Arche de Lanza del Vasto sera prise en exemple. Lanza del Vasto est né en septembre 1901 en Italie. En 1937 il suit Gandhi en qui il voit « celui qui apporte une solution aux problèmes des hommes, ouvre les chemins de la Paix par la non-violence, propose une réponse aux excès et désordres, aux fureurs de la civilisation technicienne et mercantile ». Dans les années 50, il publie le Pèlerinage aux Sources et crée plusieurs communautés dites de l'Arche appliquant le mode de vie gandhien en Occident. Ces communautés créées dans les années soixante, soixante-dix, entendent mettre en œuvre en Europe les leçons de l’ascétisme hindouiste et gandhien. La revue Silence consacrera certaines de ses couvertures à Gandhi en tant que prophète de la décroissance et de la non-violence. Les communautés de l’Arche de Lanza del Vasto seront sans cesse citées en exemple, comme des éco-villages ayant défini un autre rapport aux valeurs occidentales et au développement. Ces hameaux vivent dans la pauvreté gandhienne. Cette filiation religieuse gandhienne est aussi revendiquée par le fondateur de l’écologie profonde Arne Naess qui inspire la revue L‘Écologiste. . Elle est aussi clairement assumée par l’ancien diplomate et ministre ayant représenté l’Iran à l’ONU, Majid Rahnema qui écrit régulièrement dans les publications décroissantes. Dans son ouvrage Quand la misère chasse la pauvreté  et dans ses nombreux articles, s’inspirant de Gandhi il affirme qu’il faut vivre « au diapason du Dieu qu’[on s’est] choisi ». Ainsi, Majid Rahnema, qui écrit régulièrement dans les revues La Décroissance et L’Ecologiste, valorise la pauvreté des sociétés traditionnelles, la « pauvreté conviviale des sociétés vernaculaires » qui assurent une subsistance minimale des individus membres d’une communauté lorsqu’ils ne sont pas « des populations déracinées et dépossédées de leurs richesses traditionnelles » grâce à une simplicité de mode de vie.

 

En posant la question de la consommation sous l’angle de l’austérité, les décroissants abandonnent la question de la répartition des richesses et même délégitiment les revendications pour la réduction des écarts de niveau de vie. Toute revendication d’augmentation du pouvoir d’achat est vue comme une tentative de généralisation d’un mode de consommation insupportable pour la planète. De la préoccupation vis-à-vis de la pauvreté matérielle, on passe au problème de la pauvreté spirituelle. Grâce à ce renversement, seule la faible consommation ou la limitation draconienne des besoins permet une vie saine et naturelle. Il y a déjà trente ans, Illich, dans la tradition monacale et religieuse s’inspirant de saint Thomas d’Aquin parlait d’austérité c’est-à-dire ce qui exclut le superflu. Majid Rahnema et d’autres décroissants reprendront de manière répétée cette vision de la pauvreté. La Décroissance titre en une « Vive la pauvreté ! ». Ainsi, les décroissants utilisent tour à tour le terme de pauvreté, d’austérité et de simplicité pour définir le mode de vie décroissant à suivre pour sauver la planète. Ils veulent, comme Vincent Cheynet et Bruno Clémentin, « prendre le maquis de la pauvreté », c’est-à-dire « résister grâce à la pauvreté », l’austérité ou la frugalité. La notion de pauvreté est détournée au profit d’une conception religieuse de la pauvreté. L’idée de privation est inversée : c’est la consommation qui est théorisée comme une privation d’être. Ainsi, la richesse constitue une entrave à l’épanouissement personnel, l’ « enrichissement matériel devient nuisible ». La richesse est même perçue comme une « atteinte aux droits de l’homme ». Ceci car les objets nous possèdent et nous aliènent. Gandhi ou Thoreau avec leur pratique d’un ascétisme affirmé ouvrent alors la voix aux philosophies de la décroissances.

 C’est le mélange de ces approches religieuses ou spirituelles, culte de la Terre Mère, de christianisme « incarné », de gandhisme que tentent une partie du mouvement décroissant et certains écologistes. C’est d’ailleurs dans ce sens que le World Wildlife Front, a lancé une mission écologie et spiritualité pour « ré-enchanter le monde », qui prolonge des actions menées en direction d’une écologie religieuse. Ainsi le WWF a lancé dès 1986 à Assise en Italie, un travail entre religion et écologie. C’est dans la même logique qu’en 2000, à Katmandou, au Népal, le WWF organisait la cérémonie « 26 Cadeaux Sacrés pour une planète vivante» avec les différents représentants religieux du monde. En France, le WWF-France a ainsi organisé une rencontre inter-religieuse en octobre 2001 au Monastère orthodoxe de Solan, près d'Uzès dans le Gard et un colloque en avril 2003 au Mont-Saint-Michel sur Ecologie et spiritualité. Ce colloque a d’ailleurs été longuement annoncé et commenté par Thierry Jaccaud dans la revue L’Ecologiste.

 Ce qui peut interroger c’est la naturelle réelle des points communs entre ces inspirations des décroissants. Il apparaît que dans tous les cas le cosmos est sacralisé et l’homme est mis sur le même plan que la nature. Une unicité sacrée du cosmos est pensée. Le point commun de ces doctrines a priori assez hétéroclites est d’être en rupture avec les institutions religieuses établies. Ces pensées envisagent une « alliance cosmique » directe entre l’homme et la nature, sans institutions, ni médiateur. Il s’agit d’une forme plutôt « fusionnelle » de rapport au sacré, sacralisant la nature et supposant une réalisation ici bas d’un état divin dans la nature. Le divin est alors présent en toute chose. Et c’est l’Incarnation c’est-à-dire le vécu en acte de la spiritualité qui est mis en avant. Dans les comportements, ces doctrines semblent toutes s’attacher à nier les désirs humains matériels et à favoriser le travail sur soi, l’ascétisme pour atteindre un état de communion avec l’ordre cosmique. L’accent est fortement mis sur l’aspect individuel des conversions et sur leur exemplarité de ces choix. Le salut est vu comme un acte individuel de pauvreté volontaire pouvant inspirer les autres individus et réduire l‘impact environnemental d‘une société technicienne et consumériste.

Il est clair que la propagation du concept de décroissance correspond à un remplacement d’une critique sociale du capitalisme par une critique « inspirée » et spirituelle. La catastrophe écologique annoncée permet la fusion de toutes les angoisses. Et la complexification de notre société technicienne pousse certains à refuser tout détachement idéel par rapport à la réalité. A un moment où la société est traversée par des angoisses de mort, nombre de décroissants remettent en cause la raison, critiquent la technique et se réfugient dans le religieux ou le spirituel. L’écologie n’échappe pas à cette tendance sociale.

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12 septembre 2006 2 12 /09 /septembre /2006 11:59

Du danger de la décroissance

 

http://www.politis.fr/article1804.html

(paru dans Politis la semaine du 14 septembre au 20 septembre  n°917)


 Les « marches pour la décroissance » se sont multipliées cet été, traduisant l’installation de la notion de décroissance au sein de la galaxie altermondialiste.  Cet attrait nouveau a l’avantage, diront certains, de mettre la question écologique au centre d’une mouvance souvent productiviste qui « oublie » l’écologie. Mais cela se fait avec la propagation d’idées relativement dangereuses dépassant la seule question écologique. La critique de l’ « économicisme », l’éloge de la pauvreté et la promotion d’une « sortie de l’économie monétaire » montrent que c’est à la modernité que s’attaquent les décroissants, beaucoup plus qu’au capitalisme réel, notamment celui de la phase néolibérale actuelle.

 Economie, « économisme », « économicisme », « oxymore de l’économie sociale »,…, les néologismes sont de plus en plus nombreux pour critiquer la domination du développement, de l’économie et du libéralisme. Mais, plus qu’une pensée critique de la forme capitaliste de l’économie moderne, c’est une remise en cause générale de l’économie sous couvert d’une dénonciation de l’économisme qui est en jeu. L’économie est « essentialisée », « occidentalisée » sur la base d’un anti-marxisme primaire et d’un anti-libéralisme primaires. D’une part, les décroissants rejettent une des principales avancées de l’économie politique marxiste : la description de différents modes de production, de consommation et de répartition des richesses, montrant que ces systèmes prennent des formes culturelles et historiques variables. D’autre part, ils attaquent le libéralisme pour ce qu’il a d’ « européocentré », d’ « occidental », d’ « économiciste », notions extrêmement vagues, et non pas pour ce qu’il représente en termes de rapports sociaux. Ils se privent ainsi d’une économie politique réelle au profit de la promotion d’un imaginaire « non-économiciste » et ils passent à côté des destructions modernes du capitalisme, notamment la précarisation croissante. C’est d’ailleurs pour cela que leur éloge récurrent et général de la pauvreté, de la frugalité, de la simplicité volontaire pose question à un moment où le capitalisme crée de plus en plus de pauvreté subie. La substitution d’une critique esthétique ou métaphysique à une critique sociale du capitalisme n’est donc pas sans dangers.

 Mais, là où la décroissance pose le plus de problèmes aux défenseurs des services publics et non marchands, c’est dans les propositions de « sortie » de l’économie monétaire ou de l’ économie. Les décroissants vantent l’autoproduction, le don, les systèmes d’échange locaux (d’autant plus qu’ils peuvent passer pour être du troc) et nombre d’autres formes d’échange non monétaires. A titre individuel, ces expériences sont respectables et souvent utiles, mais, à titre collectif, elles posent de lourds problèmes. La monétarisation de la production et de la consommation permet, au-delà de la sphère marchande et via les prélèvements obligatoires, leur socialisation partielle dans le cadre de l’Etat-Providence. Assurance maladie, assurance chômage, retraites par répartition sont assises sur cette économie monétaire. Et c’est au nom d’une solidarité collective obligatoire et anonyme que s’exerce cette protection, c’est-à-dire une certaine redistribution. Que deviendraient ces solidarités institutionnalisées, obtenues par les luttes sociales, dans une société de décroissance démonétarisée ? Hélas, il y a tout à parier, qu’elles disparaîtraient au profit de protections individuelles, familiales ou communautaires.

 Plus que jamais, les altermondialistes doivent être attentifs à ce qu’en leur sein n’apparaissent pas les idéologies qui accompagnent la destruction des rares avancées du salariat, notamment les systèmes de solidarité institutionnilasisés par la protection sociale et l’éducation pour tous. Hélas, cette propagation des thèses décroissantistes est facilitée par la rigidité des positions productivistes, sourdes à l’écologie, encore fréquentes au sein du mouvement social et de l’altermondialisme. Mais la « sortie » de l’économie et des échanges monétaires serait périlleuse pour les systèmes de solidarité. Car la décroissance, plus qu’une critique écologique du productivisme, est bien une remise en cause des modes de socialisation contemporains de la richesse. Il y a donc urgence à ne pas laisser l’écologie aux seules mains des décroissants et à penser un développement alternatif de qualité.

Les voies d’une socialisation démocratique et d’une écologisation de l’activité économique restent à explorer. La part des activités non marchandes, c’est-à-dire dont le financement est collectif, doit progressivement s’étendre au détriment de la sphère de la marchandise qui ne peut être confondue avec la sphère monétaire. La réduction des inégalités, au Nord comme au Sud de la planète, pourra se faire essentiellement par le biais de l’augmentation et de l’amélioration des services publics, de la protection sociale, de l’éducation, et par celui d’une répartition entre tous du travail à accomplir pour que chacun ait à moins travailler. Refuser l’idéologie de la décroissance n’enlèvera pas la nécessité de déconnecter progressivement le développement de la croissance, dès lors que les besoins essentiels sont satisfaits, parce que le mieux-être ne peut s’identifier perpétuellement au plus-avoir, mais cela n’a rien à voir avec un refus aveugle de la modernité et de la raison.



Cyril Di Méo, économiste a publié, La face cachée de la décroissance, L'Harmattan, 2006.

Jean-Marie Harribey, économiste, a dirigé pour Attac Le Petit Alter, Dictionnaire altermondialiste, Mille et une nuits, 2006 ; http://harribey.u-bordeaux4.fr

 

 

 

 

 

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10 novembre 2005 4 10 /11 /novembre /2005 00:00

 

Nicolas Hulot et Pierre Rabhi : deux « papes » de l’écologie. 

Paru dans la revue Ecorev n°22, Printemps 2006.

 

  C’est avec un certain étonnement que l’on lira dans la presse les commentaires de l’ouvrage d’entretien entre Pierre Rabhi et Nicolas Hulot. Ces propos élogieux laissent relativement dubitatif quand on lit cet ouvrage avec précision. Ce qui est surprenant c’est la posture philosophique et théorique à partir de laquelle ces auteurs défendent des positions écologiques. Le peu de critiques qu’elle soulève est inquiétante.

Même si l’on partage certains de leurs combats, en refusant, les OGM, en s’opposant au nucléaire, en soutenant les AMAP, en souhaitant augmenter les systèmes de fiscalité afin de défendre l’environnement, en réduisant certaines consommations nuisibles, on ne peut pas accepter le paradigme écologique qui inspire ces deux célébrités de l’écologie. Ainsi ils considèrent la Terre comme un être autonome et sacré. Ils posent les bases d’une écologie spiritualiste opposée au matérialisme créé par la modernité.

 Nicolas Hulot et Pierre Rabhi des enfants de  Terre mère.

Pierre Rabhi est agriculteur et une grande partie de cet ouvrage est l’occasion de faire la promotion de l’agrobiologie. Il s’agit de s’intégrer à l’équilibre naturel de la Terre mère, vue comme un être vivant et sacré ayant son propre équilibre. Pierre Rabhi affirme « Quand on sème une graine, c’est un ovule que l’on met en terre. La terre devient une matrice que l’on apprend à apprivoiser. » Ce à quoi Nicolas Hulot répond « Mes voyages, mes pérégrinations tout autour du globe m’ont fait découvrir que la Terre était notre matrice ».[1] La nature est représentée sous la forme d’une mère nourricière et bienfaisante avec laquelle l’homme doit passer une alliance cosmique. Le cosmos est un ensemble finalisé et nos deux auteurs font des références répétées au biologiste catholique Teilhard de Chardin qui développe une vision téléologique de l’ordre du monde. La nature est perçue comme une mère protectrice sacrée. Pour Rabhi « la nature m’est apparue non seulement comme un recours, mais comme le seul ordre intangible qui pouvait nous « reconformer, et nous faire retrouver le vrai fondement de notre nature »[2].

 Une vision spirituelle de l’écologie.

Du fait de cette vision du monde, un des termes qui vient le plus fréquemment dans cet ouvrage est celui de « sacré » Nicolas Hulot et Pierre Rabhi  souhaitent redonner du sens, réenchanter le monde. Nicolas  Hulot demande que nous « insufflons du sacré et du sens dans notre monde contemporain »[3]. Il affirme qu’il est « convaincu que l’écologie est l’ultime occasion pour l’humanité de redonner tout son sens au progrès. Et pourquoi pas, de consacrer cette spiritualité que chacun a souhaitée pour ce XXI ème siècle »[4]. Ce que souhaite aussi Pierre Rabhi car « la dimension sacrée, non pas au sens où l’entendent les religions, mais à celui des évidences indispensables. Ce que j’entends par « sacré » instaure en nous une attitude profondément respectueuse de la vie et implique la poétique qui œuvre à l’enchantement »[5].  Et « chacun doit travailler en profondeur pour parvenir à un certain niveau de responsabilité et de conscience et surtout cette dimension sacrée qui nous fait regarder la vie comme un don magnifique à préserver. [6]» Le combat écologie est alors totalement subordonné à une conversion spirituelle.

 

 Un homme dénaturé, hors sol à cause de la modernité. .

Ce retour du sacré doit répondre aux problèmes de l’homme qui perd sa subjectivité, si bien que nous « ne comprenons plus les messages que la nature nous adresse »[7].  Pour Pierre Rabhi non contredit par Nicolas Hulot « L’esprit humain contemporain semble tellement déconnecté des valeurs naturelles et d’une réalité qui véhicule depuis des millénaires une certaine intelligence ! »[8].  La modernité avec le darwinisme, le développement de rationalité aurait désacralisé le cosmos. Nicolas Hulot affirme qu’il y a d’abord « le verrou culturel. Je suis convaincu que le darwinisme a été la pire blessure faite à l’amour propre de l’humanité »[9]. Si bien que l’homme après avoir transgressé à cause de la raison et de la technique l’ordre naturel est amené à régresser. Pierre Rabhi se demande même si « Finalement l’humanité ne serait pas une erreur »[10] tant l’homme se serait éloigné de l’ordre naturel.  Ainsi pour Pierre Rabhi , avec la médecine, « nous avons tellement transgressé les règles élémentaires de la vie que le déclin [lui] paraît inévitable. Et puis, peut on vraiment parler de vie quand on n’a droit qu’à une prolongation artificielle et un acharnement thérapeutique ? »[11]. La nature masculine technique l’aurait emporté sur la nature naturelle et non technique des femmes car « à [la] connaissance [de Pierre Rabhi], il n’y a pas une seule femme qui ait inventé une bielle ou un engrenage ! »[12]. C’est pourquoi on assisterait à une « dégénérescence de l’espèce »[13] suite au délitement de l’organisation sociale suite au triomphe de la modernité qui a détruit les structures sociales traditionnelles. Propos que ne contredit pas Nicolas Hulot.

 Pour une écologie matérialiste.

Aussi même si les deux auteurs miment un faux débat entre un développement durable à soutenabilité faible et la décroissance, on constate peut de différences entre une écologie médiatique soutenue par des grandes entreprises privées et une écologie dite radicale qui préconise un retour à la terre. Elles valorisent toutes les deux les seules expériences individuelles et occultent le problème central de la réorganisation sociale et économique des modes de production et de consommation. Au nom d’une critique du matérialisme et du consumérisme Nicolas Hulot et Pierre Rabhi entendent ressourcer l’écologie dans les sagesses des sociétés traditionnelles sensées avoir préservé un rapport harmonieux avec la nature et un rapport frugal à la consommation.  Les moyens répondre à la crise écologique sont donc conditionnés à la reconquête d’une dimension spirituelle qui permettra de changer les comportements individuels. Le problème d’une telle vision c’est qu’elle renvoie les actions écologiques principalement à la sphère privée et elle naturalise les rapports sociaux. Si bien que l’on ne parle que marginalement du capitalisme. Or, il n’y aura pas d’écologie efficace sans une écologie politique laïque, ouverte à tous, prônant un nouvel ordre économique et acceptant les avancées culturelles de la modernité.

 

  [1] P. 50.

[2] P . 258.

[3] P. 274.

[4] P. 273

[5] p. 104.

[6] P. 260.

[7] P. 237.

[8] P. 155.

[9] P. 103.

[10] P. 103.

[11] P. 244-245.

[12] P. 238.

[13] P. 187.

 

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