Blog de Cyril Di Méo
Une histoire conflictuelle sépare certains partisans de l’écologie profonde des défenseurs de l’écologie sociale. Il s’agit d’une vieille querelle au sein du Mouvement des écologistes indépendants (MEI) au sujet de ses liens avec l’extrême droite. Vincent Cheynet, Bruno Clémentin, Yves Scaviner, chevilles ouvrières des revues Casseurs de Pub et du journal La Décroissance, alors membres du MEI, le disent sans détour dans un communiqué de presse de leur association écologiste lyonnaise appelée Ecolo[1]. Leur communiqué est intitulé, « Le Mouvement Ecologiste Indépendant et l'extrême droite ». Ils expliquent pourquoi ils ont démissionné du Mouvement Ecologiste Indépendant lors des élections européennes de 1999. Objets de plusieurs articles dans la presse nationale, les faits sont les suivants. Responsable du MEI, Antoine Waechter, tête de liste pour ce parti a rencontré et fréquenté divers membres de la Nouvelle Droite[2]. Ce qui a provoqué à l’époque « l'implosion » du MEI[3]. Vincent Cheynet, Bruno Clémentin affirment que « courant 98, Laurent Ozon, directeur d'une publication militante « Le recours aux forêts » et proche de la Nouvelle Ecologie se présente alors au MEI comme interlocuteur de Teddy[4] Goldsmith. Lors d'un bureau, Laurent Ozon est désigné comme responsable de communication pour la campagne des Européennes. Il amène avec lui Majorie Naisbit, la femme d'un des dirigeants du GRECE, groupe d'où est issue une large partie du Mouvement National, de Bruno Mégret. Marjorie Naisbit sera désignée […] comme mandataire financier de l’équipe de campagne. » On pourrait n’y voir qu’une confusion ou une querelle de personnes sans fond politique. Il n’en est rien car d’après les mêmes personnes « Antoine Waechter se rend début janvier 99, et ceci malgré les mises en garde de la présidente du MEI, à un colloque organisé par Laurent Ozon et la "Nouvelle Ecologie". Le titre en est : "Les éveilleurs". L'un des thèmes : "Alexis Carrel est-il un précurseur de l'écologie ?"» L’événement a fait grand bruit dans la presse nationale. On notera avec intérêt dans cette querelle, le rôle actif de Thierry Jaccaud, qui est le rédacteur en chef de la revue L’Ecologiste, grande promotrice du concept de décroissance et d’après développement. Il soutient Antoine Waechter dans ces démarches.
Mais paradoxalement, cet épisode n’a pas rendu impossibles les liens entre L’Ecologiste dirigée par Edward Goldsmith et Thierry Jaccaud, l’association Casseurs de pub, les revues La Décroissance ou Silence dans lesquelles écrivent Vincent Cheynet et Bruno Clémentin. Les querelles de personnes n’empêchent pas de trouver des structures argumentatives, des rhétoriques communes dans ces deux branches des partisans de la décroissance. C’est ce consensus théorique entre écologie profonde et écologie sociale qu’il faut alors comprendre. Au nom de l’anticapitalisme d’étranges alliances se font jour.
La base de cette fusion idéologique plonge ses racines dans le partage d’un certain nombre de concepts. Ecologie profonde et écologie sociale acceptent le même postulat, très clairement théorisé par Arne Naess fondateur de l’écologie profonde et reprise par le leader de l’extrême droite néo-païenne, Alain de Benoît [5]. Le champ symbolique de l’écologie politique doit se structurer en deux pôles ; « l’écologie radicale » contre l’écologie « superficielle »[6] ou « réformiste ». Arne Naess oppose la « shallow ecology »[7], écologie superficielle à la « deep ecology », écologie profonde ou fondamentale. C’est cette même thèse que l’on retrouve défendue par Laurent Ozon, directeur de Recours aux forêts, dans la revue Silence. Ainsi en 1998 il signe un article sur « Ecologie et libéralisme, deux visions du monde », n’ayant suscité aucune réserve des rédacteurs de la revue. C’est aussi dans ce sens qu’est organisé en 1998 par l’association Nouvelle écologie un colloque intitulé «L’écologie contre le progrès» ou interviennent Edward Goldsmith, Alain de Benoît et Serge Latouche. Le vaste ensemble de l’opposition au marché et du dénigrement du réformisme parlementaire ouvre la porte à des recompositions contre nature, permet la cohabitation dans un même ensemble de l’écologie profonde spiritualiste et de l’écologie sociale et libertaire. A partir de cette représentation de l’espace politique, on comprend beaucoup mieux les stratégies de dénigrement répété des partisans du développement durable par les décroissants. Ainsi, Vincent Cheynet nous explique dans Silence qu’ « il est logique que tous les plus grands pollueurs de la planète et carriéristes de la politique se soient rués sur le concept de développement durable, de la Dow Chemical Company[8] à Jacques Chirac en passant par Noël Mamère. »[9]. De même dans nombre de numéros de revues ou d’ouvrages décroissants des bêtisiers, des dénonciations des faux écolos, des « écotartuffes » sont faits. La critique du développement durable et de ses promoteurs va de « Total à Dominique Voynet ». On comprend l’intérêt symbolique de l’opération consistant à mélanger, des supposés ennemis de la décroissance. Cela revient à les assimiler dans un même ensemble à des écolos pourris auxquels il faut opposer une écologie radicale. Ce même Vincent Cheynet, écrit dans le premier numéro de La Décroissance[10] que les « écologistes réalistes » sont vendus comme « Pétain en 1939 ». Il s’agit de faire bloc contre ces personnes quels que soient les alliés avec qui le combat est mené. Face à cet ennemi commun totalement démonisé qu’est le développement durable, écologie profonde et libertaire peuvent alors faire alliance. La critique aussi récurrente du développement durable a une fonction de cohésion de cet ensemble des décroissants.
[1] Mouvement politique créé à Lyon.
[2] Courant promu par le GRECE (groupement de recherche sur la civilisation européenne), et publiant la revue Éléments. Ce courant d’extrême droite défend un paganisme ethniciste et européen.
[3] La moitié du bureau politique dont la présidente Geneviève Andueza ont démissionné à cette occasion.
[4] Edward de son prénom mais Teddy pour les intimes ou anciens intimes.
[5] « L’écologie contre le marché » Eléments, n° 79, Janvier 1994.
[6] Ibidem, p. 6.
[7] Arne Naess, « The shallow and the deep long range ecology movement. A summary » Inquiry, 1976, n°16.
[8] Société considérée comme responsable de la catastrophe tragique de Bhopal en Inde.
[9] Vincent Cheynet, « Sortir du développement durable », in Silence, décembre 2002.
[10] Vincent Cheynet, « Politique : baisse la tête ! » in La décroissance, n°20, mars 2004.
La crise écologique est là. Même les plus sceptiques ne peuvent en douter. Réchauffement climatique, pollutions croissantes, cancers en hausse constante, extinction de plus en plus rapide des espèces, raréfaction des ressources pétrolières. Face à ces destructions engendrées par notre système économique devenu fou, certains écologistes s’opposent au développement durable et parlent de plus en plus de décroissance. Comme si c’était l’unique solution. Mais la décroissance n’est pas seulement une remise en cause de la dépendance énergétique de notre système économique. Derrière ce mot vague de décroissance se cache une idéologie plus vaste aux alternatives plus que discutables. Au nom de l’anti-occidentalisme, de la critique du progrès et de la rationalité, nombre de décroissants défendent des thèses inquiétantes, sur la critique de la modernité, la place des femmes, la démographie, la respiritualisation de la société. C’est cette face cachée de la décroissance qu’explore cet ouvrage.
Cyril Di Méo, élu et militant écologiste à Aix-en-Provence est aussi enseignant de Sciences Economiques et Sociales.
«Cyril Di Méo grâce à la connaissance approfondie qu’il a à la fois des écrits des grands ancêtres de l’écologie politique et de ceux de la mouvance décroissanciste inscrit ce courant dans une histoire longue, en identifiant les origines et le cheminement de cette pensée. Il montre précisément la gravité des implications du discours décroissant, notamment vis-à-vis des pays du Sud et des femmes. Un ouvrage sans concession, mais aussi sans dérapages, Cyril Di Méo s’en tient toujours très précisément aux faits, aux écrits pour étayer ses conclusions. Il conclut d’ailleurs son ouvrage en indiquant que « l’écologie doit faire le pari de l’intelligence de la raison ». Et c’est bien ce à quoi il s’attelle fort utilement avec ce livre ».
Guillaume Duval, Rédacteur en chef d'Alternatives Economiques.
ISBN: 2-296-01224-8
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